- Violences et
Incivilité
- Manuel
Tornare - Jean
Zermatten - Uli
Windish - Mehdi
Messadi - Orlando
Moro
VIOLENCES &
INCIVILITÉS
La Société genevoise d'utilité publique (SGUP)
a eu le plaisir d'organiser une table ronde sur le thème :
VIOLENCES et INCIVILITÉS
où va-t-on s'arrêter ?
Mercredi 1er février 2006
à 18h30
à la Salle Centrale Madeleine
Rue de la Madeleine 10 - Genève
Avec la participation de :
M. Manuel TORNARE
Maire de la Ville de Genève, chargé du Département des affaires
sociales, des écoles et de l'environnement
M. Jean ZERMATTEN
Ancien président du Tribunal des mineurs du Valais, membre du Comité
des Nations Unies pour les droits de l'enfant
Pr Uli WINDISCH
Département de sociologie de l'Université de Genève
M. Mehdi MESSADI
Consultant en prévention urbaine, expert au Conseil de l'Europe
M. Orlando MORO
Chef de brigade, brigade des mineurs de Genève
La table ronde était animée par
Mme Béatrice JEQUIER
journaliste de la Télévision suisse romande
avec le soutien de la Salle Centrale Madeleine
A un titre ou à un autre, nous sommes tous confrontés à la montée de la violence ou de l'incivilité dans notre société, comme parent, enseignant ou simple citoyen.
Qui n'a pas constaté les tags ou autres déprédations en ville, les vols dans les transports publics ou les actes d'incivilité à l'école ou lors de manifestations comme le G8 ?
Chacun s'interroge sur l'origine du phénomène et les solutions pour y remédier. Sommes-nous responsables comme parents, nous qui parfois avons démissionné dans notre devoir d'encadrement ou bien est-ce que le système éducatif et social n'est pas assez répressif ? Faut-il y voir aussi la conséquence de la permissivité généralisée ? Cette situation résulte-t-elle de la dégradation économique et du chômage grandissant des jeunes qui renforcent les problèmes d'intégration dans une société qui peut paraître sans repères et sans avenir ? Quels messages les jeunes veulent-ils nous transmettre au delà de formes souvent inacceptables ? Quelle espérance pouvons-nous leur donner ? Comment va évoluer le phénomène à l'avenir, comment associer les jeunes à la construction d'un avenir plus harmonieux?
Lors de cette table ronde nos invités, spécialistes de cette problématique, discuteront librement de ces questions brûlantes d'actualité, nous permettant ainsi d'y voir plus clair.
C'est l'une des missions de la Société genevoise d'utilité publique d'aborder et de discuter des enjeux qui se posent à notre société, dans l'espoir d'apporter une contribution – toute modeste soit-elle –, au maintien de la cohésion sociale.
Christian Huber, président
Retrouvez les contributions des participants
VIOLENCES &
INCIVILITÉS
M. Manuel TORNARE
Maire de la Ville de Genève, chargé du Département des affaires sociales, des écoles et de l'environnement
Constat
Il ne faut pas nier un état de fait. Ni le dramatiser et attiser les sentiments d’insécurité !
Une solution miracle n’existe pas; il faut bien plus sûrement mettre en place une multitude de petites actions de proximité, qui se complètent les unes les autres et qui sont les éléments d’une politique de prévention. Ces petites actions convergentes forment un faisceau susceptible de combattre les sentiments de révolte et d’exclusion de certains jeunes.
Cette politique de prévention n’occulte pas la nécessité d’avoir des sanctions et des mesures de répression.
Les phénomènes de violences et d’incivilités ont toujours existé. Et vont toujours exister.
Ce qui a sans doute le plus changé, ces dernières années, ce n’est pas tant le nombre d’actes de violence, que la gravité de ces actes.
Il ne faut pas nier cette aggravation des phénomènes de violence même si ce constat ne doit pas nous amener à des dérives simplistes, voire xénophobes.
La situation genevoise est particulière. Nous ne connaissons pas la situation de certaines banlieues françaises où les jeunes ont toujours grandi en voyant leurs parents désoeuvrés et n’ont, eux-mêmes, qu’une seule perspective, le chômage.
Surtout, il ne faut jamais oublier de dire que dans une Ville comme Genève, 90 % des jeunes vont bien, sont scolarisés, s’engagent dans des mouvements associatifs, des clubs sportifs, des écoles d’arts et de musique…Evidemment, ils ne font pas la une des journaux.
Analyse
Nous sommes tous, aujourd’hui, dépassés par le phénomène d’absence de cadre : les politiques, les parents, les intervenants sociaux.
Il faut donc essayer de rétablir un contrat de « vivre ensemble », de respect mutuel, qui ne répète pas les erreurs du passé où nous avions un cadre tellement rigide que le seul remède était la rupture.
C’est la notion de contrat telle que nous essayons de la développer dans de nombreuses actions entreprises par la Ville de Genève.
Le fameux contrat que nous préconisons est une sorte de cadre flexible, soit un cadre qui offre un espace de liberté, qui peut évoluer en fonction de l’engagement et de la collaboration des jeunes qui vivent, travaillent, consomment, étudient, s’engagent, vivent des loisirs dans ce cadre.
Précision importante, c’est l’adulte, le parent, l’éducateur, l’autorité qui fixent ce cadre. Le jeune peut négocier, peut disposer d’un espace de discussion.
Toute la politique de la jeunesse mise en place par la Ville de Genève s’appuie sur ce type de contrat.
Qui dit contrat, dit sanction et répression lorsque les termes du contrat sont rompus.
La politique de prévention de la Ville de Genève
Notre politique de la jeunesse s’inscrit dans le cadre plus global de notre politique sociale. Cette politique sociale doit prendre en compte, à tous les niveaux et dans tous les domaines, la situation, les besoins et les attentes de tous les membres du corps social pour en favoriser la capacité à vivre ensemble.
Divers projets de politique sociale visent à favoriser la capacité à vivre ensemble :
La Fête des voisins, à laquelle la plupart des communes genevoises ont adhéré.
Les Unités d’action communautaire, en particulier le projet :
« Viens chez moi » mis en place via des écoles par les UAC, en lien avec la Croix- Rouge genevoise, permet à des enfants de familles non francophones d’entrer en contact suivi et régulier avec des enfants de familles francophones.
Les IPE, Institutions de la Petite Enfance subventionnées par la Ville de Genève qui sont plus d’une soixantaine aujourd’hui, sont attentives aux signes qui pourraient annoncer d’éventuels cas de maltraitance subis par les petits enfants qu’elles accueillent, que ce soit au sein de leurs familles ou dans leur environnement proche.
La politique de la Jeunesse
L’adolescence est une période transitoire, difficile, entre l’état d’enfance et le statut d’adulte reconnu socialement. L’individu tente de trouver ses marques et de construire son identité. C’est une époque cruciale pour le développement du citoyen. L’opposition à tout ce qui symbolise l’autorité est concomitant à cette période.
Il est parfaitement inutile pour les adultes de déterminer ce qui est bon, ou ce qui n’est pas bon, pour les jeunes. Fort de ce constat, la Ville de Genève a mis en route une politique de la jeunesse qui tient compte de ce préalable. Elle a donc créé une Délégation à la Jeunesse qui emploie une équipe administrative et une équipe de collaborateurs de terrain. La philosophie de base de la Délégation à la Jeunesse s’oriente tout naturellement vers l’écoute, la concertation et la participation. Tout ce qui est fait, se fait avec les jeunes et par les jeunes.
Notre société génère un individualisme croissant. Elle crée de l’exclusion et un esprit de compétition de plus en plus prononcé. L’action de la Délégation à la Jeunesse vise à enrayer ces phénomènes et à renforcer le lien social.
En Ville de Genève, nous nous appuyons aussi sur les maisons de quartier et les centres de loisirs.
Pour associer les jeunes, nous ne devons pas attendre qu’ils viennent à nous. Il est indispensable d’aller vers eux. C’est pour cela que nous avons développé, dans le cadre de notre Délégation à la jeunesse, le travail social « hors murs ».
Ce travail implique d'aller vers les jeunes, là où ils se trouvent.
Les TSHM doivent se situer clairement : ni flics, ni parents, ni éducateurs ou profs. Ils sont des personnes de confiance et des médiateurs. Leur rôle est toujours de prendre position en faveur des jeunes. Même s’ils dépendent d'un service de la Ville, ils gardent une grande autonomie.
Pratiquement, voici des exemples d’actions développées dans le cadre de notre politique de la jeunesse :
FREE BASKET
C’est un projet de prévention, basé sur le sport et la culture urbaine. Il se concrétise le soir, la nuit ou le week-end, par la mise à disposition des salles de gymnastique pour/par /avec des adolescents ayant envie de pratiquer une activité ludico-sportive. Cette activité est encadrée par une équipe de travailleurs sociaux et des moniteurs de sport issus des rangs des jeunes. Nous appliquons ici le concept du « Grand frère ». Un jeune, leader reconnu par les siens, soit par sa compétence sportive et/ou son charisme, joue ce rôle. Les autres jeunes aspirent à occuper, à leur tour, ce poste important, signe de reconnaissance du groupe.
Les buts du projet sont multiples : la prévention, la responsabilisation, la mise en relation du jeune avec des adultes, avec les institutions et un ensemble de normes – les règles du jeu – qui sont la base de la vie en commun.
LES LOCAUX EN GESTION ACCOMPAGNEE
Des locaux de répétition de musique et de réunion sont souvent demandés par les jeunes. Des contrats, impliquant les jeunes utilisateurs (pour les mineurs), leurs parents, les propriétaires des locaux et des travailleurs sociaux, sont établis. Ces contrats précisent les heures d’ouverture du local et quelques règles de comportement. Ils font également mention de la contrepartie que les utilisateurs vont offrir, souvent un concert de musique ou des collaborations lors de fêtes et autres événements.
BOITE A BOULOTS
La Délégation à la Jeunesse soutient activement une association, la Boîte à boulots, qui propose des petits jobs aux jeunes en attente d’une place d’apprentissage, ou même scolarisés et qui souhaitent se faire un peu d’argent.
Enfin, à l’heure où l’on parle de plus en plus de la place et du rôle de l’enfant dans la société de même que des transformations familiales actuelles, 2 services municipaux, à savoir la Délégation à la petite enfance et le Service social travaillent à la mise en œuvre d’un nouveau projet appelé « aide à la parentalité ». Ses objectifs principaux seront d’aider les familles à s’assumer dans la société actuelle qui est en pleine mutation, et d’aider également l’enfant à y trouver sa place.
Manuel Tornare
VIOLENCES &
INCIVILITÉS
M. Jean ZERMATTEN
Ancien président du Tribunal des mineurs du Valais, membre du Comité des Nations Unies pour les droits de l'enfant
1. Constat
Depuis quelque temps, les média se sont emparés du thème violence, notamment après la parution du no 30 de la Revue Criminiscope. Mais il n’y a pas unanimité à reconnaître que la délinquance, voir la violence des jeunes ait augmenté. Certains criminologues contestent toute augmentation ou l’édulcorent.
Du point de vue des chiffres bruts on note :
a) L’augmentation du nombre de condamnations en Suisse[1]
En 1990, il y a eu 6’803 mineurs condamnés ;
En 2004, on en a eu 14’163
Donc on a doublé le nombre en 15 ans
b) La modification du genre des délits[2]
En 1990, 65% des mineurs condamnés avaient commis des actes
contre la propriété ; en 2003 : 45 %.
En 1990, 10% des mineurs condamnés avaient commis des actes contre la Loi
fédérale sur les stupéfiants ; en 2004 : 36 %.
En 1990, 2.5% des mineurs condamnés avaient commis des actes avec violence ; en
2003 : 11 %.
D’autres études ont été faites par l’Institut de criminologie de l’Université de Lausanne.
Ce qui est inquiétant, c’est que la Suisse a un très haut taux de suicide des adolescents et un très grand nombre de tentatives de suicides. La violence est donc souvent dirigée contre soi-même. Le nombre de jeunes qui ont besoin de psychiatres est très haut également. On est donc devant un malaise de la jeunesse.
Il est certain que ces mouvements haussiers contribuent à augmenter le sentiment d’insécurité, qui n’est pas forcément représentatif de l’insécurité au sens objectif et vérifié du terme, à renforcer le sentiment d’intolérance vis-à-vis de la jeunesse en général et favorise le recours à des moyens toujours plus sécuritaires. Donc, le retour du baton (de la baston, pour reprendre un langage jeune) !
Ce qui n’est pas, à mon avis, la bonne méthode.
2. Les causes
Il est très difficile d’évoquer en peu de mots (maux ? ) les causes de cette augmentation, mais il faut bien admettre qu’il y a un malaise dans une partie de la jeunesse, même si de nombreux jeunes vont bien, même très bien. On n’a jamais eu autant de jeunes diplômés, prodiges, virtuoses et champions !
On peut voir des causes endogènes (propres aux jeunes) et des causes exogènes (liées aux structures sociaux-économiques).
C’est clair que sur le plan symbolique, on se trouve dans une société qui a perdu ses repères, qui a peur de fixer des limites et qui souvent n’ose pas dire non. Les enfants, c’est bien connu, se forment par la confrontation aux limites ; plus celles-ci sont éloignées, plus le champ est vaste et plus ils sont perdus. Plus, ils cherchent aussi des occasions de confrontation. Ceci n’est pas nouveau. Ce qui est nouveau, c’est une sorte de démission assez répandue de la fonction « adulte » et des rapports enfants-adultes menés sur une mode égalitaire.
De plus, le modèle proposé aux jeunes ne les intéresse pas toujours : les valeurs matérielles, une vie de travail, la compétition à outrance, voire la concurrence pour réussir à tout prix, voilà qui ne constitue pas un programme très enthousiasmant pour certains. Ils se demandent pourquoi ils feraient de la sorte. Certains se rebiffent et cassent ; d’autres deviennent passifs e ne font rien du tout, scotchés à la maison. C’est aussi un autre aspect de ce malaise.
Parlons aussi de la violence ambiante dans nos médias, télévision, films, bandes dessinées, voire littérature pour jeunes. Accès à toutes informations via internet, sur toutes sortes de site, sans grand contrôle. Notre image de la société est-elle pacifique ? nos rapports sont-ils fondés sur la coexistence pacifique ? Du discours, devant une réalité en fait très peu respectueuse des autres.
Et l’individualisme, ce culte de l’envie, de la satisfaction, du « tout, tout de suite », qui devient loi exigible sur le champ, au détriment des autres et de leurs droits. En cas de refus, la crise, les larmes, l’insupportable marchandage…. Et en cas de niet, le conflit, comme si le seuil d’intolérance avait baissé à son plus bas niveau.
Les facteurs extérieurs sont aussi intriqués dans cette explication :
- migrations et son lot de misères, de conflits de loyauté, de sentiments
d’injustice
- le chômage des jeunes ou des parents, comme facteur aggravants
- la pauvreté : 250'000 enfants pauvres en Suisse, nouvelle donne qu’on ne
peut négliger
- l’échec scolaire, qui rend l’enfant vulnérable, perte de confiance …
Certes, il ne faut pas attribuer tous les maux à l’économie et un modèle « capitaliste » ; l’enfant qui est violent et l’adolescent qui commet des délits ne peut se cacher derrière ces paravents et doit assumer aussi sa responsabilité. Néanmoins, si l’on veut réellement comprendre ce phénomène actuel, on ne peut négliger ces aspects de la réalité des familles, confrontées à de réelles difficultés, pour lesquelles, elles n’ont guère d’influence.
Il faudrait aussi faire état de l’Enfant-Roi que l’on a mis sur un piédestal et de l’enfant livré à lui-même que l’on a oublié. Tous deux réagissent de la même manière en cas de frustration pour le premier, en cas de besoin pour le second : ils passent à l’acte, sans feu orange clignotant, d’un seul coup et souvent de manière extrême. Cela peut rester dans le cadre privé ; cela déborde souvent et c’est alors la règle sociale (la loi) qui est bafouée.
Qui est responsable de ces causes : nous tous, les adultes. Les enfants ne sont ni bons, ni mauvais au départ ; ils sont des miroirs de ce que nous sommes et de ce que nous leur apprenons. L’image qu’ils reflètent actuellement, n’est guère flatteuse. Mea culpa !
3. Quelques pistes
Devant une telle situation, il faut évidemment se poser des questions de société et probablement que nous avons à changer notre mode de voir nos enfants, nos rapports avec eux et le devoir (et la responsabilité) d’éducation. Cela veut dire un changement en profondeur.
Mais attention, ne répondons pas à la violence par la violence ; cela irait à fin contraire et ne ferait que provoquer davantage les jeunes et renforcerait leur manière de se comporter. Mais il faut essayer de civiliser nos enfants et leur ré-apprendre les rapports individuels et collectifs et l’importance du lien social. Essayer de sortir de cette de culture du moment présent, pour un respect de l’autre.
Il est clair que les premiers à devoir être interpellées sont les parents titulaires de la responsabilité parentale, puisque l’on ne parle plus d’autorité parentale. Cependant une bonne partie de ces parents sont déboussolés, ont perdu le pouvoir et ne savent pas comment faire. Ils sont souvent isolés, voire dénigrés ; parfois ne parlent pas notre langue, ne comprennent pas nos règles ; ou alors, ils sont épuisés par leurs tâches et n’en peuvent plus.
Il y a, à mon avis, une aide à apporter à ces familles et à ces parents, pour leur (ré)- apprendre les règles de base ; des modèles de renforcement des capacités éducatives et ce que j’appelle des ateliers de soutien à la fonction parentale, produisent de très bons effets. Ca existe et c’est pas cher.
Ce qui doit être visé est que chaque personne retrouve sa place et que chacun assume son rôle. Ce qui ne va pas, c’est quand l’enfant prend le pouvoir et que le parent baste, même s’il a de bonnes raisons de le faire. Dans perte de repères, il y a aussi le mot père : je constate que souvent ce sont les pères qui sont défaillants, ce qui donne une très grande pression sur les mères. Donc, un déséquilibre évident.
L’école est bien sûr en 1ère ligne, puisqu’elle reçoit l’enfant de nombreuses heures par jour. Transmission de savoir seulement ou aussi rôle éducatif ? On lui demande toujours plus, avec des profs qui sont en confrontation directe avec les mômes et qui souvent doivent supporter des stress importants. Toutefois, je crois que l’école a un rôle déterminant à jouer dans l’édification d’un lieu stable, pacifique et éducatif, au sens large du terme.
L’école doit éviter d’entrer, elle aussi, dans la spirale de la violence qui serait de mettre systématiquement les enfants perturbateurs en situation d’exclusion. La plupart des ces enfants sont déjà des exclus ; il faut donc tout faire pour les intégrer. Les écoles qui ont joué le jeu de la médiation scolaire, parfois de la médiation par les pairs ou qui ont rédigé des chartes d’établissement en voient les avantages et les profits.
Et la société ? Les acteurs doivent jouer leur rôle, eux aussi.
La police et les juges : on parle souvent d’eux et on attend les miracles de leurs interventions que l’on souhaite toujours plus musclées. Il est clair qu’ils doivent intervenir, lorsque les conditions légales sont remplies ; mais ce n’st pas à eux à régler les problèmes sociaux, économiques, encore moins politiques. Il fait éviter la république des Juges !
Cependant leur rôle symbolique est important : dire ce qui est juste et ce qui ne l’est pas. L’enfant/adolescent attend une réponse à son comportement, surtout lorsqu’il est violent. Tout tolérer est irresponsable. Il y a donc à dire, à signifier et parfois à punir. La loi reste un garde-fou et la punition, est aussi un des piliers de la prévention, même si on l’oublie parfois. Prévention individuelle pour éviter une récidive, mais aussi prévention collective. Dissuader les autres de faire de même.
La société doit aussi changer son regard sur la délinquance des jeunes et cesser d’user des stéréotypes. On ne doit pas diaboliser les jeunes ; on ne doit les angéliser, non plus. On doit faire de ce thème, un véritable sujet de débat. Trop longtemps on l’a laissé aux média, qui en ont fait des choux gras et des manchettes. Ce n’est que laisser au factuel (ou au particulier) le soin de régler le problème de l’ensemble (ou du général).
Les politiques doivent surtout donner le cadre légal qui permette à la jeunesse de s’épanouir. Cela veut dire une politique de la Jeunesse et de la famille et une réduction des facteurs sociaux politiques qui empêchent les enfants de prendre confiance. Cela veut dire aussi soutenir les initiatives locales, communales, cantonales, voire nationales qui ont pour but de renforcer les parents, de soutenir l’école et d’améliorer les chances d’avoir un apprentissage, un travail, une formation.
La violence est un thème qui doit être examiné d’une manière globale et non sectorielle : police, justice, école, associations de parents d’élèves, services des migrations, responsables des Cités … : tous devraient se mettre autour de la même table et parler d’une même voix.
Plutôt que d’attendre le miracle de la répression, de la privation de liberté ou de mise à l’écart d’une frange de la population. Car, même chez les plus violents, il y a une souffrance et donc un espoir ; encore faut-il la volonté de s’en occuper et de déceler, derrière ces manifestations parfois désespérées, la lueur ….
Jean Zermatten
VIOLENCES &
INCIVILITÉS
Pr Uli WINDISCH
Département de sociologie de l'Université de Genève
La représentation de la violence
Partant des Sciences sociales et des médias et des travaux effectués sur plusieurs violences urbaines, mon exposé sera suivi de conclusions générales et de questions qui nous permettrons de dialoguer afin d'avancer ensemble sur le sujet.
- Comment catégorise-t-on les personnes qui participent aux "violences-jeunes", à ce genre de manifestations?
- Quel diagnostic établit-on à propos de ces acteurs?
- Explication: comment s'y prend-t-on dans les sciences sociales pour expliquer ces phénomènes?
- Remèdes: que propose-t-on comme remèdes. En d'autres termes, quelles sont les différentes solutions politiques possible, au sens large et non pas clinique?
- Peut-on différencier les approches en termes psychologiques des approches utilisées en sciences sociales ?
- Le diagnostic est-il plus dépassionné, plus neutre en approche clinique que dans les sciences sociales où il n'y a pas unanimité pour interpréter ces violences.
J'ai sans doute été un peu vite en besogne en pensant que dans vos disciplines, le diagnostic était plus neutre et objectif que dans les sciences sociales puisque j'ai lu dans la presse, tout récemment, que deux intervenants dans ce colloque avaient des avis diamétralement opposés, l'un disant que les jeunes immigrés n'étaient pas spécifiquement liés aux violences, l'autre (magistrat), que c'était surtout des jeunes d'origine balkanique qui arrivaient devant lui au tribunal .
Premier point. Il n'y a pas consensus et unanimité sur un tel thème.
- Existe-t-il des logiques d'explication en Sciences sociales ou médiatiques?
- Les manifestations de violence en tant que telles, ont-elles changé ou non; si oui, que deviennent-elles ; comment se les représente-t-on?
Je parlerai aussi des faits divers liés à la violence. Je les considère comme des révélateurs privilégiés de la nature et du fonctionnement de la violence, et a contrario pour lire les valeurs fondamentales qui sont mises en cause par les violences jeunes.
Logique médiatique
"Nous reprendrons l'antenne si la manifestation dégénère…" (paroles d'ouverture d'un flash info de la TSR au départ de la première manifestations de rue en mai 98 contre l'OMC)
Cet extrait on ne peut mieux résumer certains aspects de la logique médiatique. Je tiens à souligner que je reste médiaphile, dans l'opposition entre médiaphobes et médiaphiles. Je pense que les médias sont, par exemple, un instrument formidable de démocratisation de la société.
Quand on se souvient des violences urbaines (voitures qui brûlent, vitrines cassées, etc.) on oublie qu'on en prend connaissance par les médias et plus particulièrement par la télévision. Très rares sont les personnes qui ont vécu ces manifestations. Il y a donc bien des schémas qui nous sont proposés par les médias et en fonction desquels nous finissons par appréhender et lire ces violences.
Nous voyons ces violences un peu comme le résumé des matches de foot-ball que nous offre la télévision et où l'on ne voit que les buts et pas l'ensemble de la partie.
Autre question essentielle aujourd'hui : qu'est-ce que manifester veut dire? Car c'est une pratique démocratique essentielle. Est-ce que certaines formes de manifestations violentes ne risquent pas de mettre en cause la pratique manifestante elle-même, ses buts et ses significations ?
Une chose essentielle ressort de ces manifestations violences: même si on les regarde à la télévision, nous n'en avons pas une vision objective, statique et définitive. La représentation de ces manifestations et le sens qu'on leur donne sont le résultat d'une construction progressive et sont l'enjeu d'une lutte entre acteurs différents qui essayent d'imposer tel ou tel sens à une manifestation.
Concrètement, comment représente-t-on les manifestations dans les médias?
On retient en premier lieu les images les plus violentes, mais ensuite, très vite, on fait appel aux différents acteurs sociaux et politiques pour qu'ils donnent leur sens, leur interprétation. Il va y avoir une personnalisation des manifestations: on fait appel à un ou deux leaders de même qu'à l'un ou l'autre responsable politique ou de la police. Le sens de la manifestation va dépendre de la lutte entre ces différents acteurs. Les leaders de la manifestations vont minimiser les violences et pour se déculpabiliser les attribuer à des acteurs extérieurs. A l'inverse, certaines autorités vont montrer que la responsabilité est du côté des acteurs.
Autrement dit, l'image que nous retenons est le résultat d'une construction, et la lutte entre les interprétations des différents acteurs joue un rôle essentiel. Qui réussira à imposer son sens? Il y a lutte dans les médias pour imposer "sa réalité", son sens.
Compétence médiatique
Certains de ces acteurs sont plus ou moins habiles à utiliser le lange des médias, à donner leur interprétation. Ici aussi, un ensemble de compétences verbales, langagières, médiatiques mais aussi politiques sont requises pour donner sens à une manifestation.
Il y a lutte, par le biais des médias, pour la définition du sens d'une manifestation. Il ne suffit pas d'avoir raison objectivement, encore faut-il être capable de présenter et de faire accepter son interprétation, sa version, dans les médias et au grand public et la compétence médiatique peut jouer un rôle essentiel dans l'accréditation de telle ou telle interprétation de manifestations.
Lors d'une de ces manifestations qui a eu lieu à Genève, il y avait, par exemple, division dans le Conseil d'Etat dans l'interprétation des manifestations. Cela a immédiatement affaibli la version des autorités et favorisé grandement l'interprétation des manifestants eux-mêmes.
Désignation des acteurs
Je suppose que vous avez, vous cliniciens, une terminologie précise pour définir les différents types de violences individuelles.
Au contraire, au niveau politique, médiatique, social et culturel, il y a un très grand flottement concernant la désignation de tels acteurs. Dans les médias, on va parler indifféremment de "jeunes manifestants", de "très jeunes manifestants", de "casseurs", de "casseurs professionnels", "d'individus incontrôlés", de "cagoulés", etc. On est à la recherche de la désignation des acteurs, de la catégorie à laquelle les assigner. Il y a les "manifestants politisés" et les "manifestants non politisés", sous-entendu que les premiers "ne peuvent pas casser" et que les seconds sont les casseurs. Il y a "les bons" et "les mauvais".
Dans le cas des manifestations contre l'OMC à Genève en mai 1998, cette catégorisation a obtenu un certain consensus, à une ou deux exceptions près. L'interprétation est souvent marquée par l'idéologie politique des individus, des médias, des journaux. Un journal de gauche aura tendance à déresponsabiliser les manifestants et à responsabiliser davantage les hommes politiques ou la police. Inversement, un journal plus conservateur responsabilisera davantage les manifestants, voire les critiquera très sévèrement.
Concernant les médias, leur influence n'est pas unidirectionnelle et totale. Je pourrais vous lire des extraits de gens qui, lorsqu'ils ont vu la façon dont les manifestations ont été présentées dans les médias et cette lutte pour définir le sens des manifestations, ont protesté vivement. Mais les médias ne sont pas le seul acteur. Récemment, en octobre dernier, lors des élections fédérales où le parti politique de Christophe Blocher (leader populaire conservateur) a eu un certain succès, une trentaine de Conseillers nationaux (Parlementaires) ont accusé la presse, les médias en général, d'être le grand responsable du succès de cet homme politique!
C'est un exemple de raccourci qui est censé pallier le manque d'arguments, l'incapacité à développer d'autres thèmes politiques, voire l'impuissance politique tout court.
En sciences sociales, il n'y a pas consensus pour définir le poids et l'influence les médias.
Avec mon groupe de recherche en diagnostic médiatico-politique, nous avons effectué un travail de comparaison de films "officiels" de la TSR et de films -vidéo amateurs sur ces manifestations. Cet exercice a montré que dans les seconds films, il n'y a pas extrapolation des scènes violentes et de casse. Il y avait des publics très divers et multiples dans la foule et tous n'étaient de loin pas violent (opposants au RUSO, Beurs d'Annemasse, artistes en lutte, chômeurs et une quinzaine d'autres groupes spécifiques. Il y avait là toutes sortes de mécontents et de revendicateurs. Les vidéos amateurs font ressortir une plus grande complexité de ces manifestations que les images des télévisions officielles. Elles montrent aussi, contrairement à ce qu'ont dit certains autres acteurs, les casses n'ont pas commencé vers la fin de la manifestation mais dès le début!
Avec la radio: il y a d'abord l'information instantanée, à chaud, sur le terrain, puis plus tard des émissions plus approfondies au cours desquelles certains protagonistes sont systématiquement "cuisinés" et opposés par exemple à des commerçants qui ont été "cassés". Il y a là un vrai travail, approfondi en plusieurs temps.
C'est la première information, qu'elle soit télévisuelle ou radiophonique, qui est généralement dramatisée et peut être surprenante. (Exemple : un extrait des termes d'un flash-info radio: "situation dégradée", "s'en sont pris aux vitrines", "police", "casseurs", "jets de pierre", "sommations", "gaz lacrymogènes" ; et ces termes apparaissent même plusieurs fois en 30 secondes. Il y a dramatisation et spectacularisation évidentes.
L'effet des médias
On distingue généralement entre effet fort et effet faible (ceux qui disent que les médias n'ont pas une grande influence sur le public). "Cultivation": ce terme signifie que l'on finit par voir la réalité avec des "lunettes télévisuelles" et non telle qu'elle est.
La fixation sur e problème de l'influence directe de la télévision sur nos comportements cache en réalité des problèmes essentiels. L'influence exercée dépend en réalité de plusieurs variables : type de famille, travail ou chômage, niveau scolaire, niveau culturel, type et durée d'exposition. Si la télévision est le seul média, cela n'aura pas la même influence que dans des milieux où les enfants regardent certaines émissions avec les parents et les commentent. Donc, les effets sont très divers et varient selon un nombre de facteurs considérables.
La mise en accusation inconditionnelle et immédiate des médias doit être très sérieusement nuancée.
Parmi les effets indirects, le fait de montrer constamment des violences crée un sentiment d'insécurité général, de vulnérabilité, de peur et de victimisation et cela ouvre la voie à la répression, appelle même la répression. On accuse souvent les USA de diffuser un grand nombre de films violents. L'industrie de l'image est la 2e industrie d'exportation des USA et 49% des produits exportés comprennent des éléments de violence dans le domaine de la télévision. Pourquoi autant ? Les films de violence sont des films d'action, ils peuvent être compris partout, n'ont parfois même pas besoin de traduction et ils sont surtout moins chers. On s'est aperçu que certains schèmes de la télévision (la façon dont elle raconte des histoires) sont devenus les schèmes d'appréhension de la réalité effective. Paradoxe, si ce sont les USA qui produisent et diffusent massivement ce genre de produits, il se trouve que c'est aussi aux USA que naissent des mouvements et associations que nous ne connaissons encore guère en Europe. Ces associations défendent "l'environnement culturel". Ils luttent pour une meilleure connaissance du langage des médias, pour augmenter la capacité critique des spectateurs. Pensons aux nombres d'heures que l'on passe à l'école pour apprendre à lire et à écrire et au nombre insignifiant d'heures que nous consacrons à l'apprentissage du langage médiatique. Il y a donc lutte pour un meilleur "environnement médiatique". Parlera-t-on bientôt de pollution médiatique et de mal-bouffe télévisuelle. A retenir : l'effet direct et immédiat est certainement devenu un problème davantage affectif et émotif, mais qui cache des problèmes plus fondamentaux que je viens d'évoquer brièvement.
Comment explique-t-on les manifestations dans les sciences sociales?
Pour vous montrer le désarroi existant, voici une liste des multiples explications qui ont été avancées par un ensemble de spécialistes de différentes disciplines après le choc qu'on créé ces violences à propos de l'OMC.
- Ces jeunes sont différents, il ne sont pas socialisés à la manière classique de manifester
- La violence a toujours existé. Du reste, elle était présente et palpable avant les manifestations.
- La violence était inéluctable, parce qu'elle a été théâtralisée, mise en scène.
- La police est coupable.
- Les médias ont poussé les gens à casser.
- La pluralité des sens que nous connaissons dans nos sociétés désoriente les jeunes.
- La violence peut être une étape de socialisation.
- Quand on a été violent, on peut à son tour devenir violent.
- Ces jeunes n'ont pas le sentiment d'appartenir au monde dans lequel ils sont projetés.
- Les jeunes se sentent solidaires au niveau planétaire.
- La crise économique crée l'exclusion.
- Ces jeunes sont un immense potlatch.
- Il y a chez les jeunes un besoin de casser, lié au plaisir.
- Cette violence est une violence masculine.
On est loin ici des définitions cliniques des différentes formes du caractère violent. En sciences sociales, chacun a son explication, chacun a son idée, mais une chose domine largement, c'est l'idée que c'est LA SOCIETE qui est responsable de ces phénomènes de violence.
À l'opposé, il y a aussi des spécialistes qui, au contraire, individualisent et biologisent les explications en essayant de montrer que ce sont des individus qui sont personnellement responsables et que cela tient à des traits de caractères, voire à des handicaps mentaux!
En sciences sociales, les explications individualisantes sont très mal reçues. On parlera alors de psychologisme parce que l'on pense que les vraies raisons sont sociales et politiques, et bien sûr économiques. Les explications oscillent entre deux extrêmes: d'une part les explications généralisantes et sociologisantes, explications qui déresponsabilisent l'individu et responsabilisent la société ("c'est la faute à la société"). A l'opposé, on trouve des explications particularisantes et individualisantes où au contraire on responsabilise l'individu et on relativise la responsabilité de la société. Lors des manifestations de mai 1998 à Genève (OMC), par exemple, les médias voulaient absolument établir une analogie entre mai 98 et mai 68. Certains voyaient dans ces manifestations une violence révolutionnaire, l'annonce d'un changement social important. Cette espèce d'automatisme qui consiste à projeter des facteurs politiques et sociaux sur des manifestations qui ont dégénéré d'une façon ou d'une autre est en train de devenir une tendance générale. En revanche, lors des manifestations contre un défilé militaire qui a également eu lieu à Genève, ce genre de causes étaient absentes tombées car on ne pouvait guère attribuer au libéralisme le fait que les antimilitaristes s'en soient pris à la police qui défendaient les militaires. On a alors parlé de démocratie "les antimilitaristes sont-ils des démocrates s'ils ne permettent pas à un autre acteur de la société de se présenter publiquement".
Une Commission parlementaire a également tenté d'analyser les violences de mai 1998. Elle s'est scindée en deux parce que ses membres n'étaient plus d'accord sur l'interprétation. Suivant l'idéologie politique, la responsabilité des exactions sera attribuée à la police plutôt qu'aux acteurs eux-mêmes.
Concernant les remèdes ou les solutions à apporter à ces violences, on oscille, dans le domaine sociologique et politique, entre prévention, répression et réparation. Au cours des dernières années, on a passé du leitmotiv de "l'obsession sécuritaire" à une optique davantage répressive, cela lorsqu'on a constaté tout à coup que l'on n'arrivait plus à faire face. Même des gouvernements de gauche (Italie, France) en viennent à des politiques nettement plus répressives. D'Alema (It), par exemple, a dit: "la sécurité passe avant la justice". Il s'agit d'un changement complet de politique, car on ne veut pas reconnaître les phénomènes dans leur réalité pendant un certain temps.
Il existe, concernant la prévention, des politiques remarquables dans différents pays, en Amérique du Nord également. On constate d'abord que dans une vingtaine d'années,
70 % de la population sera urbaine. Or, les problèmes de violence se concentrent en majorité dans les villes.
D'où un appel à régler les problèmes au niveau local (quartiers immeubles) et de créer une sécurité communautaire en pratiquant la "citoyenneté locale" : on se rencontre, on discute, on cherche en commun. De la sorte, les délits sont réglés à l'échelle locale: on demandera à un jeune qui a volé dans un magasin d'aller y travailler pour réparer sa faute et on peut même lui donner sa chance, s'il se comporte bien, de devenir employé par la suite dans ce magasin.
Aux USA, on a aussi remarqué qu'il fallait même réapprendre à certains adultes la "compétence parentale": éduquer les parents à éduquer leurs enfants et même reconstruire l'aptitude à être socialisé. Ainsi, on intervient précocement dans des familles où l'on voit qu'il pourrait y avoir difficultés, parfois au stade prénatal déjà.
On a remarqué qu'il était même économiquement rentable (par rapport aux frais que coûte un délinquant) de scolariser les enfants des milieux sociaux les plus défavorisés et problématiques dès l'âge de 2-3- ans en leur offrant le meilleur encadrement avec les meilleurs enseignants. Le taux de réussite est excellent et dans certains cas stupéfiant
Faits divers
Prenons délibérément un exemple des plus délicats, celui des faits divers liés à l'immigration.
Qu’on le veuille ou non, nombre de personnes se font une représentation des réalités sociales à partir des faits divers. Or, les faits divers sont volontiers montés en épingle par les médias et par certains mouvements politiques qui en profitent pour généraliser, amalgamer et faire monter l’émotion collective. Exemple : « Un Turc tente de noyer sa sœur », titre d’un article dit à sensation de la presse quotidienne (18 mai 1999). Celui qui veut en savoir plus apprendra que la cause du drame tient au fait que sa sœur avait un petit ami suisse et que le frère considérait que c’était un déshonneur pour la famille que sa sœur ait un ami étranger ! (racisme inversé ?). On imagine l’impact !
A cette occasion, on pourrait tout simplement rappeler avec une intransigeance toujours égale que dans notre société, la liberté et l’égalité entre hommes et femmes sont une valeur fondamentale avec laquelle on ne transige pas. Oui, il y a quelques valeurs fondamentales que les immigrés autant que les Suisses doivent respecter. De tels faits divers permettent de le rappeler et cela avec un impact plus fort que des propos abstraits, généraux et purement théoriques. Cela devrait aussi rassurer les nationaux qui ont peur. Car chacun sait que tous les Turcs, en l’occurrence, ne sont pas des étrangleurs ! et ainsi de suite. Les immigrés eux-mêmes veulent que de tels cas soient dénoncés publiquement car ils sont les premières victimes des emballements collectifs auxquels peuvent donner lieu ces faits divers. Il en va de leur dignité que de dissocier dans son ensemble de tels événements particuliers.
De même, autre fait divers relaté dans la presse, lorsque des immigrés d’ex-Yougoslavie menacent de mort des employés de l’administration saint-galloise, il doit être dit haut et fort que de telles méthodes sont inacceptables dans notre société. Il n’est pas scandaleux non plus de faire savoir publiquement que le renouvellement d’un permis de séjour n’est plus automatique dans de tels cas. Le fait divers peut servir à rappeler certaines règles fondamentales. Faire silence sur les faits divers revient à en laisser l’exploitation à des mouvements nettement moins bien intentionnés. Le chef de la Police saint-galloise, un immigré naturalisé, reçoit régulièrement des demandes d’immigrés le pressant de demander aux autorités suisses d’agir avec plus de rigueur contre ceux qui violent ou abusent de notre droit. Le fait de parler d’exemples concrets mais singuliers contribue à rendre plus difficiles les généralisations abusives, si tentantes et fréquentes. Parler des faits divers plutôt que les taire, mais autrement.
Ma conclusion est que je crois que nous devrions nous efforcer de faire abstraction de nos préférences idéologiques personnelles pour aller au dons de ces phénomènes de violences, les analyser de manière ouverte, complète et fondamentale et non en fonction des critères propres au prêt-à-penser et au politiquement correct ambiant du moment.
C'est à partir d'analyses fondamentales que sortiront des éléments de solutions efficaces et non des œillères idéologiques.
Uli Windisch
VIOLENCES &
INCIVILITÉS
M. Mehdi MESSADI
Consultant et formateur en prévention urbaine, expert au Conseil de l'Europe et conseiller de Mission Europa
J’ai un diplôme universitaire en médiation générale. Je travaille actuellement en tant que consultant sur les questions liées aux phénomènes de bandes ; je fais également de la prévention au niveau de la délinquance et j’ai un travail de formateur. J’ai été nommé expert auprès du Conseil de l’Europe et conseiller de Mission Europa.
La souffrance qui résulte de blessures de rejet, d’exclusion, de différenciation conduit facilement vers la violence. Comme il n’y a pas de dialogue à la maison (les parents ont déjà leurs propres ennuis), on se tourne vers des copains de l’immeuble, du quartier, on se crée sa deuxième famille. Là non plus on ne se raconte pas mais on se comprend, on vit tous la même chose et comme on s’embête à ne rien faire, on convoite, on se dit que si les autres peuvent avoir des choses bien, pourquoi pas nous ? Alors les petits délits commencent et deviennent parfois de plus en plus gros. On est entré dans la spirale et le fossé se creuse avec la vie « normale », il y a souvent rupture avec l’école, connaissance avec le milieu judiciaire, c’est de plus en plus difficile de revenir en arrière, et on ne veut pas vraiment, on se défie, on veut aller toujours plus loin. Il faut souvent un choc pour réaliser et vouloir s’en sortir. Le choc est parfois violent ; cela peut être la mort d’un copain, ou l’incarcération de longue durée, quelque chose qui permet de réaliser qu’on est allé trop loin. J’’ai vu tellement de jeunes en souffrance, que j’ai réalisé que je pouvais faire quelque chose de bien, et dans ma cité même. J’ai alors commencé en tant que grand frère. Ensuite, inscrit dans un mouvement associatif, j’ai participé à la marche des jeunes en 1983 et suis devenu travailleur social.
Tout mon parcours professionnel dans le milieu social m’a convaincu de l’importance primordiale d’un lien de confiance qui doit s’établir entre un jeune marginalisé et au moins un adulte de référence. L’intervenant urbain a la possibilité de créer ce lien par une présence régulière sur les lieux sensibles et une très grande disponibilité. C’est un lien qui est fragile au début mais se solidifie au fil du temps et peut permettre au jeune, par la confiance inspirée et échangée, d’améliorer l’image qu’il a de soi-même et d’amorcer un processus de changement de sa vie.
Sur la base de cette idée, plusieurs intervenants se sont unis pour créer l’association AJC (Association Jeunesse et Culture). Le but de l’association est de maintenir un lien avec les jeunes, même les plus marginalisés, pour qu’ils aient des références identificatoires positives, leur permettant d’amorcer leur passage vers l’âge adulte dans de meilleures conditions.
Notre association se donne pour mission première la maintenance du lien. Pour ce faire elle dispose d’outils tels la médiation, l’écoute active, l’accompagnement, elle organise des activités de groupe qui permettent l’échange, le respect, le suivi de règles, la valorisation de soi. Ces apprentissages simples de vie permettent parfois à leur tour que les jeunes se découvrent un choix professionnel et aient envie de tenir bon. D’autres fois, elles servent (seulement) à ce que les jeunes se sentent davantage partie prenante du monde qui les entoure ; c’est un pas vers ce qu’on appelle le « mieux vivre ensemble ».
Nous visons à apporter un cadre et un soutien aux jeunes et jeunes adultes défavorisés, en situation d’exclusion, en rupture avec leur famille et/ou la société. Ces jeunes n’ont parfois plus de cadre ; marginalisés, ils ont perdu confiance en l’adulte et tout ce qui représente l’autorité. Ils ont besoin de retrouver des valeurs, constituant des points de repère, permettant la (re)construction au niveau social. La base est au niveau de leur propre image, ils sont souvent très dévalorisés et il faut leur prouver qu’on peut avoir confiance en eux, ne pas les craindre, ne pas les mépriser. Il faut également les convaincre de leur droit à une place dans la société, en leur permettant de (ré) accéder au travail, à la vie sociale et culturelle, les incitant à exercer leurs droits civiques et aussi leurs devoirs en tant que citoyens.
Nos objectifs sont les suivants :
§ Recréer des liens avec les jeunes marginalisés, ne se retrouvant dans aucune structure de formation ou professionnelle.
§ Amener ces jeunes à s’inscrire dans des activités de groupe, pour retrouver un équilibre, pour se revaloriser, pour réapprendre des règles, des repères.
§ Les amener par la suite à s’investir dans une formation ou dans un travail.
§ Leur permettre de dépenser leur agressivité en canalisant leur énergie dans une activité régulière.
§ Leur faire découvrir le respect de soi et des autres.
§ Et finalement leur faire découvrir leurs richesses et leurs potentiels.
La prévention
Nous effectuons des suivis éducatifs, à la demande des parents et du jeune concerné, lorsque la situation familiale se dégrade. Une prise en charge peut alors permettre au jeune de se confier, d’élaborer un projet, de restaurer les liens familiaux et évite bien souvent une dégradation comme une dérive vers la violence ou la drogue ou encore l’alcool.
L’originalité
Nous apportons une contribution originale à la résolution des violences et incivilités: Il s’agit notamment de faire baisser la violence au conflit, c’est-à-dire amener les gens à discuter au lieu de s’agresser ou de tout casser. On utilise diverses techniques de médiation, comme expression du ressenti des parties, recherche commune des déclencheurs de la violence, en remontant aux causes premières. On ne s’attaque pas simplement aux symptômes, mais on travaille sur les causes en amont ; pour ce faire, la mobilisation du plus grand nombre d’acteurs susceptibles de former un réseau générateur de liens et d’entraide avec les jeunes, est nécessaire et utile.
Le champ d’action
a) Médiation générale (régulation)
Nous menons des médiations entre des jeunes et des institutions. Grâce aux compétences des médiateurs nous permettons aux jeunes et aux institutions de mieux gérer leurs conflits, de recréer un lien de confiance, un dialogue, et de réussir leurs projets (placements, apprentissages, comportements dans les lieux publics ou les bus, etc.)
La plupart du temps, les jeunes participent facilement à ce type de régulation interne, surtout si la médiation leur offre un espace de parole, des possibilités de choix et des opportunités d'action. Le fond de la démarche de médiation sociale avec les jeunes réside dans la conviction que chacun peut construire la solution à ses problèmes, faire valoir ses droits humains ou répondre des actes qu'il commet et des torts qu'il cause, sans devoir payer ni le prix de sa liberté ni celui de sa dignité !
b) Médiation pénale (restauration)
Pour beaucoup de jeunes, la violence, voire même l’acte délictueux, entraîne la rupture du lien social. Cette rupture est bien souvent amorcée depuis longtemps : répétée dans le milieu familial et scolaire, le jeune trouve, dans la violence et dans l’acte délictueux une rencontre avec la police et la justice, une sorte de confirmation d’identité négative et d’exclusion. Or, l’intervention de la justice selon le modèle classique, est souvent mal ressentie. Les sanctions ne satisfont ni le condamné, ni la victime, ni la société. La prison n’est pas un instrument efficace de lutte contre la délinquance et la récidive, et la victime n’est que rarement indemnisée du préjudice qu’elle a subi. La médiation restauration (ou médiation réparation) est une pratique qui sort des modèles traditionnels de la sanction- rééducation. Cette démarche, au lieu d’accentuer l’exclusion des jeunes, leur permet de réparer par un effort approprié en vue de compenser leurs méfaits et de dépasser leurs difficultés. Les mineurs ainsi soutenus, découvrent que l’échange et le dialogue sont préférables à la violence et la punition. Il est en effet important de faire comprendre au jeune que ses actes de révoltes, et l’affirmation de soi par la violence et le vandalisme, lèsent des personnes aussi démunies que lui et causent des préjudices graves. Ainsi cela devient possible de sortir le jeune de cet engrenage et il peut découvrir en lui des qualités et des potentialités. Il est important de lui montrer qu’il peut être considéré comme capable de réaliser quelque chose de positif, et en premier lieu découvrir l’importance de ses actes. Bien que la notion de médiation – réparation soit généralement liée à la décision d’un juge, suite à une séance de tribunal dans le but de tenir compte des victimes, on peut également adopter ce principe dans d’autres situations.
c) La médiation interculturelle
Nous nous occupons souvent de médiations interculturelles. Le principal but recherché est de faciliter la cohabitation entre diverses populations. Une médiation interculturelle peut intervenir en plus de n’importe quelle médiation, elle est complémentaire. Il s’agit de tenir compte du milieu culturel de la personne concernée et d’en respecter les spécificités. Cela concerne également des groupes de jeunes qui se différencient par leur look et leur musique.
Il faut être avec les jeunes quand ils en ont besoin, quand ils le demandent, être à l’écoute, tenter de trouver ensemble des solutions, les accompagner jusqu’à ce qu’ils se sentent assez sûrs pour faire seuls, négocier plutôt que casser, leur apprendre les règles et les limites le plus jeune possible, avoir une politique de la famille car souvent des mères sont seules pour élever leurs enfants et sont dépassées par les événements. Il y a un réel problème de société que l’on ne saurait changer d’un coup de baguette magique, cependant il faut faire à son échelle et ne pas avoir peur du conflit, garder l’espoir et chaque jeune sorti d’affaire est une victoire !
Mehdi Messadi
VIOLENCES &
INCIVILITÉS
M. Orlando MORO
Chef de brigade, brigade des mineurs de Genève
Sur le constat, d'après mon expérience comme responsable de la brigade des mineurs à Genève, il est clair qu'il y a une augmentation de la délinquance juvénile. Il s'agit d'un phénomène qui progresse, mais pas de manière exponentielle. Il semble en effet, que la délinquance juvénile augmente en relation avec la délinquance en général. Par contre, ce que nous pouvons vérifier dans notre travail de tous les jours, c'est une inquiétante progression de certains types de délits, soit les infractions contre l'intégrité corporelle. Le racket, qui est une forme de brigandage (vol avec violence et/ou contrainte) ou d'extorsion, nous occupe de plus en plus. Le fait que les sondages tendent à démontrer que les jeunes ne dénoncent pas m'interpelle. En ce qui concerne la police, particulièrement à la brigade des mineurs, nous sommes très sensibilisés à la prise en charge de jeunes gens qui ont été victimes de délits. Tous les collaborateurs, actuellement vingt policiers en civil à Genève, sont formés à ces auditions particulières. Selon les dispositions de la Loi Fédérale sur l'audition des Victimes d'Infractions et d'après les modalités fixées par le Procureur Général, ces auditions se font avec la participation d'un psychologue et sont filmées. Il est très important que des jeunes gens soient entendus et reconnus en tant que victimes. Cela permet également, dans la plupart des cas, d'identifier et de déférer les auteurs mineurs au Tribunal de la Jeunesse, ou, s'ils ont moins de quinze ans, à la Juge des Enfants. Dans les cas de racket, notamment, cela brise le processus du silence, car il est extrêmement rare que des mineurs identifiés et arrêtés s'en prennent à nouveaux aux mêmes victimes. A la Brigade des Mineurs, une bonne partie des auteurs entendus ne sont plus revus dans nos locaux, ce qui est un bon signe et qui est particulièrement valorisant pour les collaborateurs. Je souligne également, qu'il faut relativiser l'augmentation de la délinquance au vu de la grande partie de la jeunesse qui ne pose pas ce type de problèmes. La police, dans la mesure de ses disponibilités, participe à des informations et à des actions de prévention.
Sur les causes, nous constatons dans les affaires que nous avons à traiter que nombre de jeunes gens sont passablement livrés à eux-mêmes. Il s'adonnent de plus en plus tôt à la consommation de cannabis et/ou d'alcool. S'ensuivent des comportements désinhibés et à risque, des incivilités ou des délits. La démission des représentants légaux est également très présente. Il n'est pas rare de constater à quel point certains parents sont résignés et abdiquent face à la révolte des ados. Il arrive cependant également que certains parents soutiennent sans réserve leurs enfants et se replient dans le déni. Cette attitude est souvent pire que la précédente et conduit à renforcer le sentiment de toute puissance, qui entraîne une escalade dans la transgression. Nous remarquons aussi que dans les institutions scolaires, les professeurs peinent à se faire respecter. Les règles internes des établissements ne sont pas suivies et nous sommes plus sollicités qu'auparavant pour interpeller des jeunes gens (le plus souvent pour de la consommation de cannabis, mais également pour du racket ou des agressions physiques). Il arrive aussi que des éducateurs de foyers spécialisés fassent appel pour de tels problèmes. Les modèles qui sont donnés à la jeunesse sont probablement aussi en cause. La publicité, la musique, la télévision, l'accès à internet où on trouve de tout sans contrôle et sans mode d'emploi sont à prendre en considération. La responsabilité des adultes, leur implication dans l'éducation et l'exemple qu'ils donnent est aussi à évaluer. Il nous arrive en effet de constater que la cellule parentale présente des carences importantes; que dire de telle mère qui trafique du cannabis elle-même et qui tolère la consommation et le trafic de son fils adolescent ? Nous notons aussi, que malgré l'aspect physique d'adulte, certains adolescents sont peu matures et d'autres présentent de graves troubles de la personnalité. Cela peut évidemment engendrer des comportements délictueux.
Sur les moyens pour y remédier ou pour contenir la violence, que dire si ce n'est qu'il en va de la responsabilité de tout un chacun. A mon sens, il faut qu'il y ait une prise de conscience pour que les adultes cessent de démissionner de leur rôle éducatif. Le problème des limites à fixer sont du ressort de la cellule familiale, puis de l'école ou des éducateurs, et, enfin seulement, il y a le cadre légal. Souvent, par facilité, certains parents s'attachent à ce qui est permis par la loi et se défilent. A Genève, nombre d'institutions et d'intervenants s'occupent d'encadrer les jeunes. Des prémices de collaborations sont en place à plusieurs niveaux, mais encore du chemin reste à faire. Le travail en réseau, avec chacun à sa place dans son rôle éducatif ou répressif/éducatif, me semble inéluctable pour une meilleure prise en charge des cas, et, ceci, aussi bien en prévention, qu'après la commission de délits. Je constate encore trop souvent un déficit d'information, qui, finalement, est préjudiciable aux jeunes à la dérive. Le fait de valoriser les jeunes gens qui font des démarches positives est également un moyen pour toucher ceux qui sont sur une mauvaise pente...
Orlando Moro




