- Ethique et
Finances - Catherine
Santschi - Edouard
Dommen - Armand
Lombard
Ethique et
Finances
La Société genevoise d'utilité publique (SGUP)
a eu le plaisir d'organiser une table ronde sur le thème :
Ethique et Finances
Mercredi 24 Juin 2009
à 18h30
à la Salle des Abeilles
du palais de l'Athénée (2, rue de l'Athénée, 1205 Genève)
Avec la participation de :
Madame Catherine Santschi
archiviste d'Etat honoraire
Monsieur Edouard Dommen
économiste et éthicien, membre du comité d'Actares
Monsieur Armand Lombard
ancien député et co-fondateur de Genilem
La table ronde était animée par
Mme Béatrice JEQUIER
journaliste et cheffe d'édition à la TSR
De gauche à droite
Edouard Dommen, Béatrice Jequier, Catherine Santschi, Armand Lombard
Ethique et
Finances
Le loyer de l'argent, entre la Bible et le droit canon
par Catherine Santschi, archiviste d’Etat honoraire
Il est de notoriété publique que le droit canon interdisait en général le prêt à intérêt, et plus particulièrement le prêt à des taux usuraires. Mais déjà auparavant, selon le droit romain, le mutuum (prêt de consommation) devait être en principe gratuit même s’il était permis d’y adjoindre une convention d’intérêt.Ainsi, au début de l’ère chrétienne, le maximum légal était fixé à 1% par mois, soit 12% par an.
Mais on peut faire remonter encore plus haut les limitations imposées au prêt
à intérêt par le législateur: puisque déjà l’Ancien Testament interdit au fidèle de
Dieu d’exiger un intérêt quelconque du frère à qui il avait fait un prêt: ainsi en principe l’homme juste doit prêter gratuitement de l’argent ou des denrées au frère qui en a besoin, et ne peut lui réclamer plus qu’il ne lui a donné (voir Deut. XXIII,
19-20; Lévitique XXV, 36-37; Ezéchiel XVIII, 5, 8, 13; PS. xiv, 5); mais il y a déjà
des nuances : si l’ancienne Loi défendait le prêt à intérêt entre frères, elle le permettait vis-à-vis de l’étranger (Deut. XXIII, 19-20). Le christianisme, en revanche, plus particulièrement les Pères de l’Eglise, était plus absolu dans ses interdictions: les hommes étant tous frères, quelle que soit leur foi religieuse, le prêt à intérêt est défendu aux chrétiens de façon absolue, même à l’égard des païens.
Ces considérations sont à l’origine des dispositions de principe du droit canon, hostile à l’usure et au prêt à intérêt. Mais comme nous allons le voir, il y a des accommodements avec le ciel.
Au cours de ces dernières années, des dépouillements effectués aux Archives d’Etat ont mis ou remis au jour des documents médiévaux peu connus et ont donné lieu à des réflexions qui ne sont pas sans relation avec l’actualité.
Le 6 avril 1312, le Chapitre achète à un noble désargenté de Desingy, Rodolphe de Copponex, une série de dix serfs avec leur descendance et leur tenure, et tous les droits que ledit noble détient sur eux, pour 109 livres. Pour chacune de ces familles, la taille annuelle ou les services annuels qu’ils rapportent sont indiqués en détail et évalués en argent: en tout 142 sous et 48 deniers, soit 146 sous, soit
7,3 livres. Donc un capital de 109 livres rapporte 7,3 livres, soit 6,69%. De tels documents, aussi précis, sont rares pour le début du XIVe siècle, mais ils montrent que l’économie monétaire a pénétré dans les campagnes, et que l’on peut commencer à faire des comparaisons. Et auparavant, on a bien quelques achats de serfs avec le prix d’achat, mais pas l’indication du revenu.
Ce qui est plus clair et plus répétitif, dans les décennies qui suivent, ce sont ce que les inventaires appellent pudiquement des ventes de cens, sur la base d’un gage immobilier, et qui ne sont en fait que des emprunts hypothécaires. Cela a été pratiqué sur une grande échelle par le Chapitre de Saint-Pierre, ou par le couvent des Dominicains de Palais, qui recevait de nombreuses donations en argent pour financer des messes d’anniversaires et qui devait placer cet argent pour en tirer des rentes, tout cela au mépris du droit canon semble-t-il – encore que, si l’on en juge par le très abondant article «Intérêt et usure» du Dictionnaire de droit canonique, qui expédie ce cas en dix lignes, la chose ait été admise durant tout le Moyen-Âge pour les collégiales et les établissements similaires.
Pourtant, dans l’histoire de la région genevoise et en Europe médiévale en général, cette pratique s’est révélée mortifère. Avec quelques collègues, nous nous
sommes amusées à suivre la manière dont, au milieu du XIVe siècle et jusque vers
1450, deux membres de la famille de Viry, Richard et Gallois, se sont endettés auprès du Chapitre, se dépouillant peu à peu de leur patrimoine, ouvrant des trous pour en boucher d’autres, au gré de ces «ventes de cens» qui ne sont en fait que des emprunts hypothécaires. Dans le cas de ces nobles – les Viry ne sont pas les seuls – il s’agit très souvent de prêts de consommation. Les gens s’endettent «pour faire face à leurs affaires urgentes ». En 1434, un père et son fils empruntent au Chapitre à 6 2/3% une somme de 36 livres pour payer à un banquier italien une caution pour laquelle ils ont été aux arrêts à Genève pendant six mois.
Mais ce qui m’intéresse ici, c’est le taux de ces prêts: à la fin du XIIIe siècle et au début du XIVe, les cens indiqués sont en général en nature, car dans les campagnes, on manque de numéraire; un cens annuel d’une octane de froment vaut 60 sous de capital. Et lorsque l’emprunteur hypothèque ses dîmes, on ne peut pas savoir exactement ce qu’elles vont rapporter, puisqu’il s’agit d’un pourcentage des récoltes. Mais en 1287, un premier cas annonce la couleur: Amédée Dardel, un noble du Faucigny, dont la famille va bientôt disparaître ruinée, emprunte au Chapitre une somme de 30 livres, et là il s’agit expressément d’un emprunt – le mot mutuum est employé – et hypothèque un moulin et tout ce qu’il détient dans la paroisse de Vétraz, s’engageant à payer un cens annuel de 2 sous et 12 deniers, soit 3 sous. Comme une livre vaut 20 sous, on voit là établi le taux de 5%.
Ce taux de 5 pour cent s’est généralisé dans ce type de prêt. Souvent, il va
jusqu’à 6 2/3 pour cent, voire 8 1/3 pour cent ; mais il est rarement plus bas.
On restera désormais dans cette fourchette, du moins pour ce type de transaction.
Car avec l’évolution du commerce et de la finance, toutes sortes de contrats
de prêts sont peu à peu autorisés par les théoriciens. Ils ne peuvent, en réalité,
empêcher une économie financière de se développer, en particulier dans les foires
et dans le commerce international. Mais pour en rester au prêt hypothécaire,
l’Eglise elle-même a généralisé le système en créant les institutions de prêt sur gage, qu’on appelle les monts-de-piété.
Mais les chanoines de Saint-Pierre savaient compter. A la fin du XVe siècle,
comme nous le voyons par les registres de délibérations du Chapitre, les chanoines se sont aperçus de la dévaluation galopante de la monnaie, et ce sont les rachats de cens, soit les amortissements de ces emprunts hypothécaires qui commencent à coûter cher aux emprunteurs. La décision est prise en 1486 de tenir compte de la valeur de la monnaie au moment de la conclusion du prêt et de son évolution jusqu’au moment du rachat. Elle n’est pas toujours appliquée, d’autant plus qu’il s’écoule parfois un siècle entre le prêt et le rachat. Mais en 1491, nous avons un cas bien net: un certain Louis de Campronay, souhaitant racheter un cens annuel de 4 livres pour 100 florins – ce qui fait un taux annuel de 6 2/3 pour cent – devra payer 120 florins pour racheter son cens.
Si maintenant nous voyons ce qui se passe à l’époque de Calvin, nous disposons
évidemment de la thèse, désormais classique, d’André Bieler sur la pensée économique et sociale de Calvin – la commémoration actuelle couplée avec la crise
économique et financière lui a incontestablement redonné de l’actualité.
Sur la base des nombreux travaux des Frédéric Borel, André-E. Sayous, Jean-
François Bergier – Braudel n’était pas encore à la mode, du moins à Genève –
Bieler rappelle que l’économie financière qui s’était développée autour des foires
de Genève supposait déjà des prêts à intérêt par les banques italiennes dont les succursales s’étaient établies à Genève. Ici, il ne s’agit plus de prêts hypothécaires à plus ou moins long terme, mais de prêts à court terme, d’une foire à l’autre, pour trois mois, au taux de 5%, soit 20% par an. Mais le déclin des foires, et plus tard les difficultés économiques et les perturbations dues à la guerre contre le duc de Savoie, font disparaître les banquiers et apparaître d’autres formes de prêts: il s’agit, en somme, des investissements, de la part de ceux qui ont des fonds disponibles, dans des sociétés de commerce ou d’industrie, souvent dans le cadre de la famille ou d’amis. Les taux habituels vont du 5% au 6 2/3%. Rien de changé, donc, par rapport au Moyen-Âge. Et la règle des 5% adoptée le 17 janvier 1538 pour remédier à l’abus qui réduisait les pauvres à l’indigence lorsqu’ils empruntaient de l’argent moyennant un intérêt en blé ou en nature, peut-être dictée par Calvin, ne changeait rien aux habitudes reçues dans un tel cadre. Cette règle fut confirmée en 1544, donc après le retour de Calvin. et même le passage de la limite à «un pour quinze», soit 6,66%, qui a lieu en 1557, ne contredit pas mes observations des exemples de 1312 et 1491. On peut encore observer que de tels taux sont encore aujourd’hui considérés comme normaux, puisque par exemple dans nos sociétés savantes ou autres, la cotisation de membre à vie est ordinairement fixée à vingt fois la cotisation annuelle: ce qui revient à dire que placée à 5%, la cotisation de membre à vie doit produire l’équivalent d’une cotisation annuelle.
Ces limites correspondent à des règles d’origine biblique. Dans l’analyse fine
que fait André Biéler des exégèses calviniennes de la fameuse lettre à Claude de
Sachin, du Lévitique 25 et du Deutéronome 23, du psaume 15 et du prophète
Ezéchiel 18, nous voyons bien que Calvin ne s’écarte pas du droit canon, en ce qu’il interdit l’usure qui opprime les pauvres, mais admet la légitimité du prêt à intérêt, avec un taux raisonnable ou «honnête», et surtout qu’il fait passer le travail avant le capital.
C’est pourquoi moi, dont la réflexion économique ne va guère au-delà du petit pain que je m’achetais pour mes quatre heures lorsque j’étais gamine, j’ai toujours été étonnée que des gens soient assez naïfs pour croire que leurs investissements pouvaient leur rapporter jusqu’à vingt pour cent, sans qu’il y ait malhonnêteté. Mais la cupidité est bien la mère de tous les maux.Trop de gens en vivent et en profitent.
Puisque on me donne la parole, je voudrais dire pour terminer une chose que j’ai
sur le coeur depuis longtemps, et à laquelle les développements actuels apportent
une triste confirmation. On aurait pu profiter de la crise actuelle pour accepter l’idée que l’on peut vivre plus simplement et pour redéfinir le système – et non légiférer comme toujours sur l’activité des financiers. Ce système basé sur la croissance n’a aucun avenir, car il est fondé sur l’exploitation et la destruction du tiers monde, de l’environnement et de l’héritage culturel. Mais lorsqu’on nous rebat les oreilles de la « reprise », pour 2010 ou pour 2011, ou pour plus tard, c’est toujours sur une croissance de la consommation que l’on compte. Ce sont les mêmes qui recommenceront à fabriquer de l’argent avec de l’argent, à mépriser le travail, à gagner des millions... et à payer des millions en impôts, pour augmenter toujours le nombre de fonctionnaires, dont les salaires augmentent le produit intérieur brut, mais ne produisent aucune richesse. Mais tant pis : je ne pourrai pas empêcher le système de s’écrouler
sous ses propres contradictions.*
*Opinion personnelle mais non exprimée oralement par l’auteure.
Ethique et
Finances
Le point de vue de l'investisseur
par Edouard Dommen, membre du comité d’Actares,
actionnaires pour une économie durable (www.actares.ch)
Produire quoi que ce soit exige le concours d’un ensemble de facteurs de production. Ils sont généralement nombreux et divers; on peut les classer plus ou moins finement. Une première approche distinguerait le travail, les matières premières, les prestations de l’environnement, l’ordre social – et bien sûr le capital. Chaque facteur apporte sa contribution particulière, mais sans leur mise en oeuvre conjuguée rien ne se produirait.
Outre les facteurs de production dans le sens strict, il faut encore tenir compte des voisins, car les activités de l’entreprise entament ordinairement leur environnement par le bruit, l’odeur, la salubrité et j’en passe ; et jusqu’à l’autre bout du monde, notamment par l’apport de gaz à effet de serre.Autrement dit, eux aussi payent une partie des coûts de la production.
Enfin, les consommateurs font partie du cercle des parties prenantes. C’est la
consommation qui justifie la production. À quelques exceptions près – qui ont
toutes leur importance – on peut demander aux consommateurs de payer ce qu’ils
consomment, mais encore faut-il que le prix soit équitable. Ainsi les consommateurs, comme les facteurs de production, peuvent légitimement souhaiter une relation juste entre coûts et bénéfices par rapport à leur part à l’entreprise.
Comment répartir les fruits de la production entre les parties prenantes?
Les techniciens de la théorie économique ont élaboré des méthodes de calcul
savantes pour répondre à cette question sous des conditions extrêmement précises. Or, on omet bien trop souvent de les expliciter, ce qui facilite le glissement hors du cadre idoine.
Calvin énonçait un principe de base comme première réponse à la question
du sous-titre:
"Faut pratiquer cette sentence qui dit qu’il ne faut pas prendre en tous côtés, ni
toujours, ni toutes choses, ni de tous". (Commentaire sur Ézéchiel 18, cité par André Biéler, La pensée économique et sociale de Calvin, Genève, Georg 2008 (1959), p. 468.)
La sentence s’adresse aux chefs d’entreprises qui s’octroient les rémunérations
faramineuses qui sont actuellement la cible d’une initiative populaire fédérale,
l’initiative Minder «contre les rémunérations abusives». Elle s’adresse tout
autant aux tenants de «la valeur actionnariale» qui prétendent que le but de l’entreprise est de servir un rendement maximal à ses actionnaires.Au début des années 1980 et du triomphe du néolibéralisme, l’UBS se fixa l’objectif d’un rendement de ses fonds propres de 25%. Philippe de Weck, qui venait de quitter la présidence de la banque, laissa échapper la réflexion «maintenant il n’y a plus de place pour l’éthique ». Calvin le rappelait déjà : que nous ne regardions point seulement la commodité privée de celui avec qui nous avons affaire, mais aussi que nous considérions ce qui est expédient pour le public. Car il est tout évident que [la rémunération du capital] est une pension publique. Il faut donc bien aviser que le [contrat] soit aussi utile en commun plutôt que nuisible. (Calvin, Lettre à Claude de Sachin) L’argument s’applique tout aussi bien à la rémunération de chacun des facteurs de production.
Bref, il faut que toutes les parties prenantes, y compris les consommateurs et le public, cherchent ensemble l’équité entre elles. Cela exige un dialogue permanent, un marchandage incessant, où personne ne s’impose de force au détriment des autres mais au contraire où chacun se soucie du bien des autres. Le dialogue sincère suppose un véritable face-à-face, les yeux dans les yeux. Il s’oppose à l’écran de l’anonymat comme celle qu’offre la «société anonyme» aux bailleurs de fonds à la morale paresseuse. Il s’oppose à l’illusion d’objectivité que miroitent les tours de passe-passe de la théorie économique que l’on prétend inéluctable («Il n’y a pas d’alternative» disait Mme Thatcher).
Dans la répartition des fruits, les travailleurs jouissent traditionnellement d’une
position prioritaire, car en effet dans la plupart des sociétés le revenu du commun
des mortels dépend de son travail, leur vie est en leur labeur. À tous artisans et gens de métier, nous savons que tout leur revenu est de pouvoir gagner leur vie, ils n’ont pas leurs rentes assignées toujours en prés et en champs; or puis qu'ainsi est que Dieu a mis leur vie en leur main, c'est à dire, en leur labeur, quand on les privera des moyens nécessaires, c'est autant comme si on leur coupait la gorge. (Calvin, Sermon 137 sur le Deutéronome, 24. 1-6, cité dans Biéler op. cit. p.409 (j’ai déplacé au début la dernière phrase de la citation) D’où le caractère scandaleux des prétentions de la valeur actionnariale à se servir en premier.
Une entreprise a plusieurs fonctions
Une entreprise n’est pas qu’un moyen de produire des biens et des services à vendre. Elle joue encore d’autres rôles. C’est un lieu de vie pour ses employé-e-s,
qui y passent le gros de leur journée. Des amitiés s’y forment, des agacements, des jalousies, tout ce qui pimente l’existence. On y apprend une manière de s’organiser et d’être.
L’entreprise influence l’aménagement de l’espace et la société où elle s’insère. La façon dont elle respecte la personne humaine en son sein ainsi que dans ses relations avec le monde qui l’entoure infléchit l’humanité de la société toute entière. Il en va de même pour ses relations avec l’environnement.
On parle de la multifonctionnalité de l’agriculture; or toute entreprise est multifonctionnelle. Les membres d’Actares se soucient de l’ensemble de ces dimensions de l’activité des entreprises dont ils sont actionnaires.
Investissement ou placement?
La langue française distingue le placement et l’investissement. Investir, c’est s’investir, s’engager en tant que partie prenante dans une entreprise par le biais de son apport financier. Placer, c’est s’acheter un titre financier sans autrement s’engager. Placer, c’est comme chercher une place de stationnement pendant que l’on fait ses courses ; investir, c’est se construire un garage.
La langue anglaise, dominante en finance comme dans tant d’autres domaines, ne fait pas la différence entre placement et investissement, d’où d’énormes malentendus. D’ailleurs même en français les publicitaires d’entreprises financières
exploitent sciemment cet anglicisme pour flatter chez les détenteurs de capitaux
l’idée d’engagement sans en exiger la réalité.
Le marché financier est dominé par les placements, par des capitaux en quête
de place de stationnement de courte durée en attendant de trouver plus alléchant.
Dans sa revue trimestrielle de l’économie et des marchés du 3 juillet 2009, la
Banque Julius Bär ne dit pas autre chose:
| Tout ce qui peut être étiqueté comme « action » a en effet profité de la récente reprise... Compte tenu des sommes astronomiques prêtes à être investies, il n'y a cependant pas lieu de craindre une rechute vers de nouveaux (sic) plus bas car chaque revers est suivi de nouvelles pressions acheteuses. |
La revue L’espoir du monde vient de publier une collection de réponses à la question «Quel est le rendement équitable du capital?», proposées par des spécialistes de différents métiers, de différentes confessions ou d’aucune, et sans doute de différentes persuasions politiques.(L’espoir du monde, no. 139, juin 2009. Édouard Dommen est le rédacteur responsable du no. Commandes: redaction@frsc.ch) Peu de réponses n’évoquent la contribution du capital à l’activité de l’entreprise en tant que facteur de production, ou alors ce n’est que du bout des lèvres. Elles voient un monde de titres et de bourses. La réponse d’un financier islamique, Khaldoun Dia-Eddine, ressort du lot à cet égard:
| L’économie islamique est une économie productiviste où la valorisation du capital doit se faire par l’investissement...L’argent ne devient capital en Islam qu’à partir du moment où son association avec d’autres ressources permet une activité productive. Cette association, qui s’effectue au moyen d’instruments financiers, est la détentrice du total du résultat de l’activité et c’est elle qui distribue ce résultat d’une manière équitable selon le type de l’instrument et d’après les accords entre les partenaires engagés. |
Les membres d’Actares sont des investisseurs. Sociologiquement enracinée plutôt
dans la fameuse éthique protestante, Actares assume. L’Économie (avec un É majuscule) nous bassine avec le poncif que les actionnaires sont les propriétaires
de l’entreprise. Soit : ils partagent donc la responsabilité pour son comportement.
Et encore, celui-ci ne se borne pas à la seule production de marchandises et de
valeur ajoutée. Les entreprises sont des acteurs de la société et de la culture, de la vie politique. Leur comportement par rapport aux institutions politiques, au droit, aux droits humains, à l’environnement et aux générations qui auront à vivre avec ce que leurs activités laisseront derrière eux bien après leur amortissement comptable est inséparable de la vie de toute entreprise.
L’engagement de l’investisseur embrasse jusqu’à la finalité de l’entreprise.
Comme dit Calvin, jamais métier ne sera approuvé … qu’il ne soit utile et que le commun n’en soit servi et que cela aussi revienne au profit de tous. (Sermon 31 sur Ephésiens 4. 26-28, cité dans Biéler op. cit. p.405)
Ethique et
Finances
La réforme des valeurs de l'argent, hier comme aujourd'hui
par Armand Lombard ancien député et co-fondateur de Genilem (www.genilem.ch)
La Genève de ce jour est indécise. Crise catastrophique pour les uns, possibles nouvelles pistes de développement pour d’autres. Les très riches pleurent une baisse boursière conséquente et affirment tous azimuts qu’ils ont perdu lourdement sur le marché des actions. Ils oublient ou font semblant d’oublier que les baisses boursières sont suivies à 2 ou 3 ans de remontées spectaculaires : toujours, quasi toujours. Les bannis de travail, chômeurs jetés hors de leur entreprise, sont frappés dans leur vie ordinaire souvent déjà difficile. Ils sont dans l’expectative quand bien même, en principe ça va repartir, une fois. Genève est indécise parce qu’elle est toute petite dans un monde immense et que le choc des internationaux pourrait bien la laisser sur le bord de la route. Genève est indécise car sans une organisation plus régionale elle ne peut tout simplement pas survivre ni se développer. Genève hésite devant les minarets, elle refuse l’évolution financière en se cantonnant dans son ordinaire, elle ne vit que dans l’angoisse d’une sécurité qu’elle croit compromise. Elle hésite. Elle trébuche. Seule une réforme globale peut la remettre sur rail.
1536, saut en arrière, Genève ne se porte pas mieux.Au sortir du Moyen-Âge,
elle a perdu ses foires internationales au profit de Lyon. Elle est tiraillée entre ses
hobereaux campagnards d’une part – le baron d’Hermance en est un exemple –,
tenant grande vie dans la ville mais s’opposant au développement de la Cité, et ses bourgeois de la ville de l’autre, fiers, nouveaux riches et prétentieux qui clament leur autonomie vindicative. Le produit économique genevois provient des paysans et des récoltes, la production industrielle n’existe pas, seuls quelques artisans et leurs produits religieux en orfèvrerie créent du revenu.
Genève ressent avec une irritation croissante l’injustifiée exigence des indulgences
pour racheter les péchés, la mainmise des religieux, celle du prince évêque en particulier, le féodalisme autoritaire. 10 siècles de laisser aller sans direction, 1000 ans sans progrès ni développement, Genève sent que cela va bien faire. Le monde bouge, les grandes découvertes ont élargi le champ de vision, l’or débouche des Amériques, le commerce a pris de l’essor mais manque d’ouverture et d’allant.
Et éclate la Réforme. Réforme religieuse certes car l’Eglise traditionnelle ne satisfait plus et s’est enfermée dans une théologie de peu d’ouverture. Réforme de l’économie car la concentration de population et son développement dans les villes
requiert des moyens nouveaux. Réforme du système financier car la soulte ne permet pas le développement. Il manque un élément au système pour que l‘explosion démographique soit accompagnée d’une explosion des moyens de financement.
Trois réformes pour déboucher à l’air frais
Un formidable cataclysme: l’homme n’est plus la victime de son temps, il n’est
plus un sujet d’asservissement, il ne souffre plus des cabales des riches et des puissants, il n’est plus écrasé par des fatalités politiques ou des destins religieux empestés. L’homme est libre et pardonné. Dieu l’a libéré des charges du péché et du remord. Il oeuvre à l’instauration de son Royaume et prévoit le mieux-être de tous et une équité meilleure, il prépare un monde qui va durer et il protège son environnement. C’est au bien de tous qu’il contribue. Il est libéré et sa reconnaissance éclate au grand jour. Il oeuvre désormais par reconnaissance à l’oeuvre de Dieu sur terre. Il s’engage dans un monde en évolution et vaque de réforme en réforme dans un esprit de renouveau.
La réforme économique qui découle de celle de la valeur de l’argent va bouleverser
le développement du monde. L’argent jusque-là n’avait été qu’une soulte permettant l’échange de deux marchandises de valeurs différentes. Un mouton contre des savons, une couverture contre des produits maraîchers. Le solde de la
facture se réglait en argent. L’argent compensait des valeurs différentes. Il ne s’accumulait pas, il s’échangeait. On ne l’engrangeait pas et personne n’aurait pensé à l’accumuler longuement attirant sur lui les envies des voleurs et autres mécréants.
Avec de l’argent on achetait son salut.Avec de l’argent on effaçait les feux de
l’enfer.
La vraie valeur de l’argent était celle qui permettait la gloire de Dieu. On accumulait l’argent sous forme d’or, de représentations divines et d’objets de culte
fastueux. L’argent permettait la construction des cathédrales, lieux impressionnants et fastueux à l’image de Dieu et de ses saints et de ses représentants sur terre emplis du pouvoir sur l’âme du fidèle et de toutes les géhennes sur celle de l’infidèle ou de l’irrespectueux.
Le travail enfin, de damnation devenait un atout vers le mieux-faire, vers le
mieux-vivre, vers une production rémunératrice soutenu par l’investissement.
La réforme du taux d’intérêt est une marche franchie sur le plan économique
par la Réforme.Au sortir du Moyen-Âge, le prêt existe mais ne façon très épisodique. On le nomme usure et il n’a pas d’autre nom mieux coté. Les banquiers florentins ne le pratiquent quasiment pas, ils sont des changeurs qui permettent la conversion de multiples monnaies frappées par nombre de Cités et de Princes au travers de l’Europe entière. Connaître les valeurs respectives, tenir un stock suffisant, établir des lettres de change, toute la panoplie d’une banque de change. Les monastères ont ouvert quelques crédits à des paysans proches et pauvres, prêts hypothécaires garantis par leurs champs. Les juifs riches prêtent à des taux souvent élevés mais sans une véritable organisation bancaire. Le prêt n’est pas reconnu par le droit canon de l’Eglise catholique, l’argent étant considéré comme un mal en soi, – il faudra attendre le XIXe siècle pour voir un changement dans cette attitude –, source de méfaits, de stagnation économique. L’islam pour sa part établit le prêt entre un possédant et un entrepreneur financé en cas de réussite du projet par une équitable répartition du profit. Il n’y a pas là d’organisation bancaire condamnée par les Ecritures coraniques.
Calvin lui non plus ne l’entend pas ainsi et ce Moyen-Âge frustrant ne peut plus
longtemps être contenu, débordant de croissance démographique, retenu dans
son industrialisation, débordant de dynamisme réprimé et las des guerroyades
idiotes de ses barons. L’argent a une valeur, il peut s’accumuler, il peut s’épargner
et se prêter. L’argent, c’est l’investissement et le développement, c’est la production et la vente, ce sont des échanges et des mieux-vivre.
Le taux d’intérêt est le prix à payer et il est réglé par les parties en présence
en veillant à ne pas mettre l’emprunteur en état de dépendance vis à vis du prêteur. Dans cet esprit, le prêt à la consommation n’est pas autorisé et seul le prêt à la production qui permet de développer, et de développer un projet ou une entreprise, est admis.
La Réforme démocratique est celle qui établit le principe de l’altérité, le partage
avec l’Autre, l’écoute des autres et la soumission à l’Etat, rassembleur des
autres. Il y a deux piliers à l’homme, dit Calvin et ceux qui vont le suivre et développer sa pensée. Il y a le moi individuel qui doit participer à l’oeuvre de Dieu et des hommes sur terre avec toutes ses meilleures capacités. Le moi qui se forme au mieux par l’éducation, le moi qui s’établit dans la Cité ou dans sa profession avec autorité et compétence, le moi qui invente et qui propose, le moi plein d’une sage retenue. En face de ce moi, il y a la relation avec l’Autre, une altérité sans laquelle aucune progression n’est gagnante. Le moi est si faible somme toute face à la société des hommes, le moi est si petit dans l’oeuvre de Dieu que seul il ne peut rien, les problèmes sont si complexes et les solutions au développement requièrent tant de diverses compétences, que le travail réussi passe par l’autre, par des actions communes, par des sociétés de même objectif. Les bases du capitalisme sont ainsi tracées, les bases de l’entrepreneuriat sont posées.
Et l’ascèse vient chapeauter ce tout pour fustiger le riche qui accumule sans
redistribuer, pour garder tête froide et juste déploiement de la richesse. Etat, ploutocrates, oligarques, notables bien mis, sont avertis que sans la considération de l’autre, ils sont en train de mettre à mal le développement de demain.
Ainsi la Réforme est aussi vraie il y a 500 ans qu’à ce jour. Fin de Moyen-Âge
cruelle, stagnante et sans perspectives, ainsi le XXIe siècle et sa crise récente mais profonde, avec des nantis sans idées sinon des larmes sur leurs baisses boursières, alors que le monde est à réinventer, que le développement économique est en charpie et la qualité de la terre en train de se dégrader. La Réforme 2009 est plus nécessaire encore que celle de 1536, assurée par un usage actif, équitable et généralisé de l’argent et de la juste répartition de ses valeurs.




