- Presentation
- Prix 2010
- Prix 2007
- Prix 2004
PRIX
ROBERT-SCHEIMBET
Le 24 mars 1924, Mme Jules Robert, née Scheimbet, créait par testament un fonds destiné à récompenser
les personnes
"qui
se seront illustrées par un dévouement obscur et prolongé".
Il
s'agissait de reconnaître, non pas ces actions d'éclat qui frappent
par leur
côté héroïque et saisissant et trouvent généralement leur
récompense dans
la publicité qui leur est faite dans les médias,
mais de distinguer les
personnes qui, simplement, modestement,
discrètement, ont accompli pendant des
années ce qu'elles
considéraient comme leur devoir envers elles-mêmes et leur
prochain,
sans en attendre de récompense.
Mme Robert-Scheimbet avait l'intuition qu'après
les effroyables massacres de la Grande Guerre et l'hécatombe de la fièvre
espagnole, le 20e siècle serait celui de l'individualisme et de l'abandon à l'Etat
de toute responsabilité, de toute initiative devant les duretés de
la vie en
société.
Elle avait réalisé que la Société Genevoise d'Utilité
Publique s'efforçait de réagir contre cette malheureuse tendance à se
décharger sur l'Etat de tâches qui font appel au coeur plus
qu'à la raison,
au dévouement personnel plus qu'aux règles de l'administration.
Et c'est ainsi que notre Société s'est vue
chargée de gérer le fonds
créé par Mme Robert-Scheimbet et de remettre aux
lauréats désignés par son Comité, en témoignage d'estime et de
reconnaissance,
la médaille d'argent de la Société Genevoise d'Utilité
Publique et une modeste somme d'argent.
Parmi les lauréats de ces dernières années, on peut citer:
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1991: M. Noël Constant,
éducateur de rue, |
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1992: le lieutenant-colonel Jean-Pierre
Vogel, |
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1993: le Révérend-Père Jean-Marie
Viénat, |
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1995: M. Vladimir Halpérin, apôtre infatigable de l'enfance |
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1999: Mme François Naz,
secrétaire de la Section genevoise |
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2000: Mmes Simone Pittard et Anne-Marie Dufresne, respectivement collaboratrices des vestiaires du Centre social protestant et de Caritas. Est également honorée Mme Françoise Naz qui, depuis 27 ans, gère bénévolement la section genevoise de la Fondation pour l'aide aux enfants suisses de l'étranger |
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2004 : M. Alain Dupont, fondateur de l'association Trajets et son directeur durant quelque 20 années, a été choisi en reconnaissance de son inlassable activité en matière d'intégration sociale |
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2007 : Mme Jeanne Attarian, une des "bonnes âmes" chez Emmaüs, où elle offre une écoute active et oeuvre aussi au centre Partage; et M. Jean Marty, alerte nonagénaire, qui a pendant 25 ans de sa retraite, prêté son concours aux membres de Handisport Genève. |
En accomplissant les dernières volontés de Mme
Robert-Scheimbet,
la Société Genevoise d'Utilité Publique contribue
concrètement à l'encouragement et à la promotion du bénévolat.
Remise du prix Robert-Scheimbet par la SGUP:

Christian Chatelain, directeur de la Fondation Cap Loisirs et Françoise Jacquemet, récipiendaire du prix Robert-Scheimbet.
Madame Françoise Jacquemet est bénévole à Cap Loisirs depuis bientôt 10 ans.
Grâce à ses qualités personnelles, ses compétences et ses relations, elle s'est mise au service de plusieurs manifestations organisées par Cap Loisirs.
Dans le cadre de la vente de badges de la St-Valentin, action annuelle qui s'est déroulée pendant 15 ans en collaboration avec différents dessinateurs bédéistes genevois, Françoise Jacquement s'est plus particulièrement occupée d'organiser les groupes de bénévoles vendant les badges dans différents lieux de Genève.
Par ses qualités artistiques, elle a su mettre de la beauté dans son engage- ment et notamment cette année, lors du Balabulles, bal de la St-Valentin organisé pour la 1re fois par Cap Loi- sirs, pour lequel elle a aménagé et décoré toute la salle du Faubourg avec beaucoup de goût ... et de travail.
De même lors du spectacle de Cabaret, réalisé en 2006 par Cap Loisirs avec des personnes handicapées, lors duquel elle a organisé tout le domaine de la restauration et du bar.
Françoise Jacquemet s'est impliquée dans tous les événements liés à Cap Loisirs avec dévouement, responsabilité et une grande modestie, comme elle le fera encore prochainement lors de la Fête des écoles.
C'est pour cela que je suis très heureux que Françoise soit récompensée ce soir par le prix Robert-Scheimbet.
Je la remercie du fond du cœur pour tout ce qu'elle a apporté à Cap Loisirs et je remercie aussi la SGUP, et notamment Monsieur Christian Huber qui nous permet de le témoigner ce soir et avec qui nous aurons encore l'occasion de collaborer pour le prochain événement de notre 30e anniversaire en novembre prochain. (Voir site internet www.caploisirs.ch).
Christian Chatelain, directeur de la Fondation Cap Loisirs
Assemblée générale et Prix Scheimbet
La SGUP a tenu son assemblée générale
2007 le 13 juin 2007
dans les locaux de la Communauté Emmaüs
qui s'est vu attribuer le prix Robert-Scheimbet.
A cette occasion, les membres de la SGUP
ont eu le plaisir
d'entendre l'exposé de M. Georges
Chevieux,
directeur genevois de la Communauté d'Emmaüs,
sur
l'histoire de cette dernière, et en particulier son fondateur,
l'abbé
Pierre.
Le 15 juin 2004 s'est tenue
l'Assemblée générale de la SGUP,
durant laquelle le prix Robert-Scheimbet
a été remis à M. Alain DUPONT, fondateur de l'Association Trajets.

de g. à dr.: M. Jean de Senarclens, M. Alain Dupont, M. Christian Huber
Discours de remise du prix par M. Christian HUBER, président de la SGUP :
Le prix Robert-Scheimbet remonte à l'année 1924. Un don de CHF 20'000.-- fait par Madame Jules Robert, née Scheimbet devait servir à récompenser une personne qui, durant sa vie, a fait preuve d'un dévouement (obscur), prolongé et désintéressé, selon l'expression désormais consacrée par le comité qui décerne ce prix.
Et je dois vous dire ici que lorsque le comité de la Société Genevoise d'Utilité Publique a fait son choix, c'est à l'unanimité et sans hésitation que la proposition présentée par notre président d'honneur Jean de Senarclens, de vous distinguer a été acceptée, tant votre personnalité et l'oeuvre que vous avez accomplie nous ont paru correspondre aux voeux de la fondatrice de ce prix.
C'est donc avec grand plaisir que j'ai l'honneur de vous adresser Cher Monsieur Dupont ces quelques mots qui je l'espère ne froisseront pas votre modestie.
Votre action de fondateur de Trajets, la conduite de cette association durant plus de 20 ans, c'est ce que nos voulons honorer aujourd'hui.
Jeune éducateur spécialisé vous êtes engagé pour travailler dans une institution pour les enfants et adolescents en rupture sociale. Vous êtes choqué par la violence institutionnelle qui y est pratiquée, ressentez combien les méthodes répressives employées n'ont rien à voir avec de l'éducation.
Votre engagement se poursuit aux institutions universitaires de psychiatrie où vous prenez la responsabilité d'ouvrir un lieu d'accueil et de rencontre en ville pour les personnes psychiatrisées chroniques.
Là aussi vous constatez que ces personnes sont considérées comme malades à vie et qu'elles n'ont pas droit à un autre statut et qu'à cause de l'enfermement elles ont perdu la possibilité de jouer un rôle social valorisé.
Souhaitant offrir à ces personnes quelque chose de différent, vous décidez donc de fonder en 1977 Trajets, association qui a pour but l'intégration sociale que vous dirigez parallèlement à vos activités auprès des institutions psychiatriques, au CPSU et à l'institut d'études sociales où vous être chargé d'enseignement.
Trajets s'adresse à des personnes qui, en majorité, ont des troubles mentaux sévères et persistants. Une équipe pluridisciplinaire s'occupe de l'accueil de l'orientation de l'accompagnement et de la coordination des projets personnels des clients.
Aujourd'hui, l'association comprend un secteur résidentiel qui offre la possibilité d'un accompagnement au sein d'une résidence ou d'un logement individuel ou collectif, les centres de jour qui proposent des activités culturelles sociales et sportives, créations ateliers qui proposent des activités artisanales et artistiques, un centre de vacances de séminaire et de formation, le programme socioprofessionnel axé sur le monde du travail qui regroupe différents entreprises sociales (jardinage, paysagisme, plantes aquatiques, restaurants imprimerie, copy service et travail de bureau, graphisme blanchisserie conciergerie et maintenance), et un secteur réadaptation au travail et soutien à l'emploi.
Trajets s'est en outre donné un rôle de promotion et de sensibilisation dans le domaine de l'intégration des personnes handicapées qui a débouché sur de nombreux partenariats sur le plan international.
Cette activité de promotion et de sensibilisation à ces questions vous l'avez aussi poursuivie en créant le comité européen d'intégration sociale.
Vous avez aussi fondé et présidé pendant 10 ans l'association succès inspirée du mouvement anglais "Good practice in mental health" qui avait pour objet de faire connaître les initiatives et les expériences d'organismes locaux de santé mentale qui ont fait leurs preuves
C'est dans ce comité que vous avez côtoyé notre président d'honneur Jean de Senarclens qui vous a proposé de rejoindre le comité de notre société auquel vous avez collaboré durant plusieurs années.
Toutes ces actions vous les avez poursuivies résolument et parfois même lorsque les vents vous étaient contraires. On m'a rapporté en effet que vous avez souffert à certaines périodes de manque de soutien de la part des autorités, tendant à concentrer l'action sociale au sein des institutions publiques au détriment du travail effectué par les associations.
Vie consacrée à cette oeuvre, conduite avec ténacité et opiniâtreté dans des conditions parfois très difficiles. C'est votre action poursuivie avec constance et abnégation que nous honorons aujourd'hui.
Nous sommes donc très heureux de vous remettre, ce soir la médaille et le prix Robert-Scheimbet, en associant à ce geste tous ceux qui vous ont soutenu et participé à Trajets et qui sont présents ce soir, en particulier :
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M. RIGOTTI, président d'honneur de Trajets |
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M. Jean-Pierre AEGERTER, président de Trajets, |
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M.Yuri WEINMANN, membre fondateur de Trajets, |
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Madame BARRAS, directrice de Trajets |
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votre épouse et votre fille. |
Même si depuis 30 ans beaucoup de progrès ont été accomplis en matière d'intégration, il reste toujours beaucoup à faire pour lutter contre la fracture sociale et les phénomènes d'exclusion encore accrus par les difficultés économiques actuelles.
Vous nous dites qu'une société qui retranche qu'une partie des ses groupes sociaux est une société mutilée, automutilée…. et une société qui intègre tous ses membres est une société en voie de réintégration de développement et de justice sociale.
En réalité il s'agit d'une nécessité pour maintenir la cohésion sociale.
Christian Huber
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Discours de M. Alain DUPONT, fondateur de l'Association Trajets
“Le trésor de la vie et de l’humanité est la diversité.
La diversité qui ne nie nullement l’unité…”
E. Morin
En juin 2004 j’ai eu un rendez-vous avec une famille qu’un avocat genevois m’avait demandé de rencontrer afin d’étudier la situation de leur fille de 7 ans, Géraldine, enfant handicapée depuis la naissance. La maman m’interrogea sur ce qu’il était possible de faire pour pouvoir intégrer sa fille dans une école ordinaire, tout en me relatant son parcours de combattante : une première crèche, le renvoi, une deuxième… avec toutes les difficultés que cela représentent, et le discours habituel : « Madame votre enfant ne peut aller que dans une institution spécialisée qui lui offrira tous les bons soins voulus ». Le choix n’étant plus possible, Géraldine prendra dès lors le bus adapté tous les matins avec d’autres enfants handicapés pour se rendre à l’institution…
Coupée de la réalité de ces petits copains et copines du lieu où elle vit, le rejet se met insidieusement en place dans le voisinage, et la famille s’enferme avec sa souffrance et Géraldine, en désirant tout autre chose pour leur fille : une intégration scolaire, sociale, au sein de la communauté, comme tout un chacun ; ils essaient, mais la singularité de leur fille, marquée par sa différence, rend impossible la réalisation de ce désir.
L’institution tente néanmoins de mettre en place trois fois par semaine une intégration dans une classe, mais par manque de moyens l’institutrice doit renoncer, car elle a besoin d’aide…
Au cours de l’entretien auquel participe Géraldine, sa maman exprime toutes les aspirations d’une mère pour sa fille : lui trouver une place à l‘école et qu’elle soit intégrée à notre communauté, que malgré sa déficience elle puisse vivre une vie la plus ordinaire possible, comme n’importe quelle citoyenne… Soudain la mère fond en larmes, sa souffrance éclate. Géraldine regarde sa maman et lui demande : « Pourquoi tu pleures maman ? » La mère ne peut répondre. J’interviens alors : « Dites-lui ! » …Mais cela lui est impossible, l’émotion est trop forte ; il est tellement difficile pour une mère de dire à son enfant que la communauté ne lui offre pas la possibilité de vivre comme tout le monde et qu’elle se trouve à ce moment-là en situation d’impuissance… C’est alors que Géraldine se lève et va étreindre sa maman, avec l’air de lui dire : « Ne t’en fait pas, on va y arriver. » J’explique alors à Géraldine ce qui se passe et nous continuons notre conversation.
Une histoire hélas banale dans le domaine de la déficience physique, mentale et psychique, et qui à ce jour est encore vécue par nombre de parents.
A mon avis, l’exclusion doit être dite, décrite et dénoncée, car elle inflige une insupportable douleur à ceux qui la vivent et pervertit les liens sociaux dont le tissage constitue toute communauté. Cette dénonciation devrait concerner, nous le verrons, chacun de nous dans son identité de citoyen.
En 1966, très jeune, je me suis engagé à travailler au sein d’une institution pour des enfants et adolescents de six à quinze ans, décrits comme « caractériels-délinquants » ; c’est alors que je découvre la souffrance psychique, qui peut revêtir divers aspects : vécus dépressifs, anxiétés, crises d’angoisse, passages à l’acte suicidaire, agressivité, troubles somatiques sans support organique, manifestations caractérielles, comportements d’échec etc. Ainsi, conséquence de situations très diverses, l’exclusion peut prendre de multiples visages.
Quel que soit son mode d’expression, spectaculaire ou insidieux, cette souffrance est dans sa nature toujours la même.
La répétition des échecs induit, par une perte de l’estime de soi, un intense vécu de déception vis à vis de soi et des autres.
Au même titre qu’une maladie grave, ou que la disparition d’un proche disparu ou parti, l’échec social confronte celui qui le vit au constat de sa propre impuissance à se préserver de la douleur, du malheur ...
Ce furent mes premières découvertes dans une l’institution qui annonce la rééducation pour des enfants privés de liens familiaux et sociaux, mais qui - dans les faits - engendre le rejet, la perte de dignité, la violence etc.
Effectivement, dans cette institution, j’ai appris à conduire au « cachot » des enfants pour mauvaise conduite, à leur apporter du pain et de l’eau ; j’ai appris à leur annoncer leur parcours de vie et de quoi sera fait leur quotidien, et ceci pendant plusieurs années. Je leur ai appris l’échec… « Ton parcours, leur disait-on, suivra celui des autres », c’est-à-dire, cette institution, ou Vennes, la montagne de Diesse, Bochu, les établissements de la Plaine de l’Orbe, ou encore l’hôpital psychiatrique…
Un monde où la capacité de penser, d’éprouver et de rêver devient interdit, est un monde qui est défensivement gelé.
Je faisais alors mes premières armes comme praticien de l’éducation. Il faut dire que nous étions logés à la même enseigne que les pensionnaires, vivant dans le même lieu qu’eux et dans les mêmes conditions. Il me semble qu’inconsciemment nous nous devions de leur faire payer…
Quelques années plus tard, poursuivant mon parcours personnel, alors que j’étais assistant à l’université, j’ai fait une étude catamnestique sur l’ensemble des 60 personnes qui vivaient dans cette institution ; 58 avaient suivi le parcours qu’on leur avait prédit ou qu’on leur avait proposé à partir de notre inconscient. Ceci reflétait aussi notre impuissance à mettre en place des moyens et des méthodes capables d’être à l’écoute de cette souffrance.
Sans entrer dans le détail, ce fut là ma première expérience qui me mit au défi de tenter une approche différente. Je décidai alors, après mes études et suite à une rencontre avec un neuropsychiatre de talent, de travailler à l’hôpital psychiatrique et de mettre sur pied - pour des personnes handicapées mentales profondes - le premier lieu d’accueil à Genève où se retrouveraient personnes handicapées et non handicapées pour partager des activités communes.
L’expérience et la recherche menées à cette époque (1972) nous ont appris à « côtoyer » cette population; l’intégration demandant encore bien d’autres conditions, comme nous le verrons plus tard.
Cette expérience me fit aussi découvrir le monde enfermant de l’hôpital psychiatrique, avec les pavillons pour « chroniques », l’univers de l’institution qui, dans sa globalité, ne peut engendrer que la violence et l’exclusion. Cette violence, cette privation de liberté ne peuvent que donner naissance à des blessures brutales qui pénètrent le corps et déclenchent des réactions qui accablent, comme la peur, la souffrance, le désespoir et le sentiment d’abandon. Tout cela atteint l’homme au plus profond de lui-même et le soumet totalement.
L’hospitalisation psychiatrique brise tout; le monde familier devient brutalement incertain, comme si s’ouvrait devant la personne un abîme. Pour tout individu psychiatrisé, le monde n’offre plus de terrain sûr, plus d’abri ou de protection, c’est l’hôpital qui remplit alors ce rôle, qui surprotège, donc qui enferme .
J’ai découvert aussi qu’à l’époque, il n’y avait rien au-delà des soins, et la peur clouait la personne dans l’ici et maintenant… l’univers se rétrécissait à l’environnement immédiat. Le temps se réduisait à l’instant présent.
Savoirs, compétences et expériences étaient dévalués, seules des brides de souvenirs défilaient dans le cerveau. Les espoirs étaient gommés. L’avenir n’existait plus, il était empêché. Le continuum temporel se déchirait. La continuité dans la réalité de la vie n’existait plus, elle qui est le fondement de toute confiance et de toute action, et la souffrance s’enfermait dans le corps, privant la personne de tout pouvoir.
Le mal caché de la psychiatrie est d’avoir construit des institutions basées sur la séparation d’un objet fictif, « la maladie », de l’existence globale du patient et du corps de la société. C’est sur cette séparation artificielle que se sont constitués des regroupements institutionnels tous référés à la maladie et ségrégués.
Et pourtant, mon parcours personnel a été marqué par des rencontres avec des êtres exceptionnels, qui m’ont appris l’ouverture d’esprit : les professeurs Ajuriaguerra, Diatkine, Einsenring, Garrone, Rotelli, Blanchet et Pelletier. Tous ont participé à l’ouverture de l’hôpital psychiatrique et dénoncé les travers des institutions.
C’est ainsi qu’après avoir donné au CPSU une conférence sur l’expérience menée avec les personnes handicapées mentales et non handicapées, le Professeur Garonne, qui était présent, m’a demandé si j’étais prêt à mettre en pratique cette expérience pour les personnes malades chroniques de Bel-Air (ancien nom de Belle Idée) ; mais alors plus dans le champs de la déficience intellectuelle, mais vraiment dans celui de la folie, de la psychiatrie.
Nous sommes est en 1976. J’ai pris le temps de réfléchir, notamment, avec le CPSU des Pâquis, sur une catégorie particulière de leur clientèle – passez-moi l’expression - des « vieux usagers de la psychiatrie », considérés comme des malades chroniques, sans travail et inactifs, très isolés et totalement marginalisés.
Cette réflexion aboutit au constat que, pour ces personnes, le type de prestations que le CPSU et l’hôpital psychiatrique pouvaient proposer semblaient inadéquates.
Emergea alors l’idée de la création, dans le quartier des Pâquis, d’un lieu de rencontre démédicalisé, où un autre type d’approche pourrait s’élaborer et se réaliser.
Travaillant également à cette époque comme formateur à l’IES, j’ai intéressé des étudiants à cette démarche afin qu’ils puissent réaliser leur stage pratique en travail social. C’est ainsi qu’est né - le 4 janvier 1977 - le premier lieu d’accueil et de rencontre pour personnes psychiatrisées, ouvert sur le quartier. Après six mois de fonctionnement, il a été décidé de poursuivre, évidemment sans aucune garantie de financement et encore moins de possibilité de payer le personnel (4 travailleurs sociaux à mi-temps), qui était soutenu en plus par une quarantaine de bénévoles.
Le combat commençait, car les personnes accueillies exprimaient leurs besoins et l’équipe avait décidé de poursuivre et de s’engager sans aucune garantie à court, moyen et long terme.
En vous contant l’histoire de mon ami Jean–Pierre, vous comprendrez mieux ce que je veux dire, car il est à l’origine de Trajets et des combats et démarches entrepris pour qu’une justice sociale puisse exister dans ce domaine. Il était d’ailleurs présent dès l’ouverture du lieu d’accueil.
Jean-Pierre est né en Suisse ; abandonné par sa famille, il est placé en orphelinat, en institution.
Il a passé sa vie d’enfant et d’adolescent ballotté d’une institution à une autre. Il avait des manques, il le disait lui-même, c’était flagrant ; ces manques en ont fait à un moment donné un enfant dit caractériel, donc exécrable, intolérable pour l’institution parce que mettant à l’épreuve le personnel, les professionnels et l’Institution elle-même. De plus, il a fait de nombreuses fugues, durant desquelles il a commis des vols ; c’est du reste en rapport avec son arrivée en institution psychiatrique.
Dans son dossier, il est noté qu’il a volé un vélo, point de départ de son arrivée à l’hôpital, car son comportement n’était plus toléré dans l’institution préalable.
Ce moment me paraît important, car c’est le passage de l’éducation aux soins. A l’époque, on parlait d’ailleurs encore de « maison de correction ». Ce passage entre « je ne suis pas quelqu’un d’éducable, donc je suis une personne malade », et « je suis transféré en hôpital psychiatrique. »
Le premier hôpital psychiatrique qu’il fréquente n’est pas à Genève. (Il a fait à peu près l’ensemble des hôpitaux psychiatriques de suisse romande). Même à l’hôpital psychiatrique il n’avait plus sa place, tellement il était insupportable. C’est ainsi que Jean-Pierre atterrit à Genève, dans le Bel-Air de l’époque.
La lecture de son dossier montre un Jean-Pierre qui connaît de très nombreux diagnostics. De ce fait, il change plusieurs fois de service…
Un autre enfermement survient à cette période ; il est mis sous tutelle comme personne incapable de discernement et de pouvoir gérer ses affaires. Ainsi on le prive de tous ses droits.
A cette époque-là, il a une chance extraordinaire, il a une tutrice privée, quelqu’un d’une bonne famille genevoise, qui à l’époque suivait de nombreuses personnes. Elle a été « la chance » de Jean-Pierre, le considérant et prenant mon travail avec lui extrêmement sérieusement. Elle avait cet amour de l’autre.
C’était une dame très engagée, très disponible, même si elle pensait que Jean-Pierre ne s’en sortirait jamais. Elle me disait du reste : « Vous êtes fou, Monsieur Dupont, Jean-Pierre ne peut pas changer. » Mais elle avait une disponibilité de cœur et lui consacrait énormément de temps.
Ma première rencontre avec Jean-Pierre, je la qualifierais de « belle », parce que cet homme s’est présenté tel qu’il était ; il a tout dit de lui lors de cette entrevue, qui n’a duré que quelques instants. Il a évoqué ses désirs de vivre, d’avoir des amis, de pouvoir habiter chez lui et d’avoir un job, entre autres.
J’ai découvert plus tard que c’est au cours de la première rencontre que tout se jouent…
Ce jour là, il y a eu un phénomène important : Jean-Pierre est venu me bousculé, me dérangé dans mes convictions. Sur le moment je lui ai dit : « Soigne-toi, et quand tu iras mieux, on verra. » Cette phrase est effrayante, c’était vraiment l’enfermer à nouveau, ne pas l’écouter et ne pas oser prendre de risque avec lui.
Cloisonnés dans notre bulle, même si nous voulions mettre en place une autre pratique, nous nous sommes retrouvés dans l’incapacité de pouvoir entendre ce qu’il évoquait verbalement et non verbalement, parce qu’enfermés déjà dans notre propre histoire institutionnelle, même récente, qui avant de le voir, avant de l’écouter, le classifiait et l’enfermait dans sa maladie. Et pourtant il avait tout dit de ses désirs de vie, de vivre et surtout de son désir de liberté ; et quand je dis « désir de liberté », pour moi, la liberté c’est l’accès pour tous au patrimoine social, qui appartient à tous.
Pour ma part, ce qui a été évoqué lors de ce premier moment a pris énormément de temps pour pouvoir se réaliser, à cause des professionnels que nous étions - que j’étais - à l’époque de ma rencontre avec Jean-Pierre. Nous le renvoyions à l’image d’homme malade, et la mise en cause par Jean-Pierre de qui nous étions, de notre pratique et de l’institution à laquelle nous appartenions, provoquait un dérangement beaucoup trop fort pour pouvoir être entendu avant même que d’être accepté.
Ce qui était extraordinaire, c’est que Jean-Pierre se faisait insistant. C’est grâce à cela que nous avons finalement décidé d’agir. Parce qu’il avait cette force de vie en lui, que personne ne voulait entendre, je dis que Jean-Pierre m’a appris à être lucide. Nous pensions qu’il n’existait pas de lieu pour accueillir cette vie-là, sa vie ; alors que cela était totalement faux, la communauté pouvait l’accueillir, mais c’était prématuré : cela supposait de pouvoir vivre l’utopie.
Jean-Pierre nous a fait vivre l’utopie, c’est-à-dire quelque chose de réaliste qui transgresse l’habitude et qui offre la possibilité de prise de risque et de création.
Jean-Pierre nous avait tout dit…
Ce qu’il avait évoqué à ce moment-là, c’était ses désirs, son envie d’avoir du plaisir ; mais au travers de l’impossibilité formulée, voire de l’interdiction de vivre ses désirs, nous lui défendions le plaisir.
Nous n’avions pas osé, à l’époque, aller au-delà de l’étiquetage. Et pourtant il se présentait bien, il était bel homme, sauf quand il arrivait délabré par l’alcool.
Le renvoyer à sa maladie, a fait que, dans l’ici et maintenant, il s’est décomposé et il est parti ; il a quitté le lieu d’accueil parce que c’était trop insupportable, trop douloureux pour lui ; il avait déjà connu ça, c’était une répétition de l’échec, c’était de nouveau l’enfermement et refuser que cet homme ait tout autre chose que ses difficultés et ses manques à exprimer.
Il avait droit à des soins, mais pas à vivre sa vie d’homme.
Il a continué à exprimer ses désirs, mais au lieu de les dire, il les criait sans se rendre compte que plus il criait, plus il était considéré comme malade et que cela renvoyait les professionnels au diagnostic posé sur lui, que ce n’était qu’une confirmation de ce que autrui voulait entendre : « C’est un malade, sa place est à l’hôpital psychiatrique, enfermons-le ! »
Et pourtant, ses désirs étaient tout simples : « Je veux quitter l’hôpital et – cela m’a toujours frappé – vivre comme toi. » Son désir était d’avoir une famille, un chez soi. Personne ne pouvait entendre cela. Pour lui, la chose la plus importante, était d’avoir un ami, des amis, un travail.
Mais il vivait le piège de l’institution : ses relations étaient discontinues ; il lui fallait recommencer à chaque fois à cause des changements de médecins, d’interlocuteurs…, donc de l’absence de relations durables. « Un malade chronique change de médecin chaque premier octobre, début de l’année universitaire. »
Ce qui est chronique ce n’est évidemment pas Jean-Pierre, c’est le système…
La personne malade raconte son histoire encore et encore parce que le médecin assistant est nouveau, et c’est l’éternelle re-confirmation du diagnostic posé ou nuancé.
Jean-Pierre a du reste passé par toutes sortes de diagnostics : caractériel, troubles de l’humeur, bipolaire, déficience mentale profonde, alcoolisme etc. De surcroît, il est allé de service en service. « On s’est passé le dossier en ignorant le malade. »
Je suis entré complètement dans le système, mais fort heureusement j’ai eu la chance de rencontrer des gens exceptionnels : Eisenring, Garronne, Franco Rottelli, André Blanchet… Du reste, je ne comprenais pas ce que disait Rottelli en parlant de « l’Institution en invention ». J’étais aux prises avec mon propre enfermement.
Puis ce fut le déclic…
Avec Jean-Pierre et d’autres, nous sommes partis en vacances en Normandie, en offrant la possibilité de quitter le milieu difficile, de mettre de la distance, dans une volonté de vivre autre chose et de se donner la possibilité de prendre du recul. En même temps, il s’agissait d’un temps libéré, c’était sortir du quotidien.
Jean-Pierre était là pour donner un coup de main, en cuisine, à la ferme. Pierre et Louisette (les fermiers) avaient deux enfants en bas âge, une fille et un garçon. Jean-Pierre découvrait une famille ; il se sentait comme un de ses membres. Nous logions juste à côté de la ferme. Jean-Pierre se comportait autrement, parce que les gens ne le prenaient pas pour un malade.
Moi je pensais : troubles de l’humeur, caractériel, alcoolique, expliquer tout cela… La méfiance : « Fais attention, sois attentif, ne lui donne pas trop de responsabilités, il faut que tu sois derrière lui ! » disais-je au fermier ; alors que lui me parlait d’un homme convivial, gentil, capable d’établir une relation avec ses enfants notamment, de bien se tenir à table, de partager un repas et de se lever pour desservir.
Cela m’a beaucoup marqué, car nous ne parlions pas de la même personne.
Le regard que je portais sur Jean-Pierre était uniforme et je ne m’autorisais pas à voir au-delà des aspects de son diagnostic ou des étiquettes, parce que cela m’aurait obligé à transgresser le système pour lui donner l’occasion de vivre ses rôles sociaux.
En rentrant à Genève, j’ai posé un premier acte : quand on a retravaillé ensemble ces éléments, j’ai osé dire oui - oui à ce qu’il était, à ce qu’il désirait…
Avant de vous narrer la fin de son histoire, je prendrai un temps pour une réflexion montrant quelques idées qui m’ont conduit à approfondir les concepts et démarches psychosociologiques sur lesquels Trajets s’appuie aujourd’hui.
En effet, la réflexion nous oblige pour quelques instants à quitter nos pratiques de spécialistes afin de comprendre que nous autres, praticiens, voulons obtenir des « résultats » à la place du client, du patient, de la personne handicapée, ou encore nous attendons constamment la confirmation de l'étiquette, du diagnostic posé, c'est-à-dire (inconsciemment) l'échec .
Essayons de comprendre que par notre attitude et nos façons de procéder, nous induisons, nous classifions, nous normalisons et très vite nous fermons ou enfermons le client.
Le regard que nous portons sur un individu n'est pas neutre ; suivant qu'il souligne ses potentialités positives ou bien négatives, il se charge d'une intentionnalité inconsciente qui favorise la vie ou la mort. Nous fixons sur l'autre un imaginaire de vie ou de mort.
Ainsi, lorsque notre regard porté sur quelqu'un qui souffre, comme Jean-Pierre, ne vise qu'à faire l'inventaire de ses manques et déficits, nous nous engageons dans une position qui fixe le potentiel négatif et qui fait que notre savoir, ou ce que nous prétendons tel, s'exerce sur des individus que nous soupçonnons de failles, de manques. (Exemple : Jean-Pierre est un malade.)
Nous prenons alors pouvoir sur eux. Notre propre peur de la mort, de la faille, du manque trouve à se conjurer dans l'affirmation que l'autre est différent. Il est nécessaire alors, me semble-t-il, de repérer les potentiels positifs chez les personnes psychiatrisées, pour aller contre cette peur. C’est ce que le fermier m’a appris. Mais il est vrai que rien n’est plus difficile que de « co-naître » à l’aventure humaine. C'est pourquoi, avec des personnes vivant avec des difficultés psychiatriques, nous devons absolument oser miser sur l'imprévisible, prendre le risque de l’inconnu, car nous autres spécialistes, nous essayons par notre savoir de prévenir même l'imprévisible.
Mais j’ai appris qu'une destinée humaine déjoue toujours les réductions que le savoir essaie de lui imposer.
En effet, l’histoire de Jean-pierre m’a appris encore autre chose : afin de poursuivre mon accompagnement, je lui ai demandé l’autorisation de réunir les différents professionnels qu’il rencontrait individuellement. C’est ainsi que nous nous sommes retrouvés vingt-cinq professionnels autour de sa psychiatre, à la guidance infantile – Jean-Pierre avait 35 ans ! -, pour parler ensemble de sa prise en charge. Bien sûr, comme il s’agissait de lui, Jean-Pierre patientait dans la salle d’attente !… Nous avons partagé nos projets et nous nous sommes aperçus qu’il y en avait 25 différents et non coordonnés. Jean-Pierre était décrit comme schizophrène, comme morcelé…
Nous avons décidé de nous retrouver quatre personnes pour l’accompagner et entendre Jean-Pierre sur ses désirs.
Au vue de cette situation, il me paraît indispensable de dire qu’il faut laisser la parole aux personnes psychiatrisées, leur donner ou redonner la possibilité de s’exprimer, afin de découvrir que leur destinée se joue aussi sur des scènes d'essence différente, et que c'est dans les interactions dialectiques que s'organise l'accès de chacun à la maîtrise de sa propre parole, de sa propre histoire et de son propre projet de vie.
Ces scènes peuvent être décrites de la manière suivante :
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la première est le champ des données et de l'histoire personnelles ; |
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la seconde est le champ social, propriété de tous et enrichi par l'ensemble des différences, des singularités et de la diversité des parcours personnels ; |
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la troisième est l’espace où s'agencent les différences des destins, des inégalités. C’est l'espace des interactions entre les deux scènes précédentes. C'est le lieu où se détermine le plus ou moins large accès au patrimoine social, à l’intégration sociale. |
Le rapport de l'une à l'autre est interactif et réciproque. Pour pouvoir accéder à cette propriété sociale, il est nécessaire de pouvoir avoir une action sur elle et de pouvoir participer à sa création.
C'est pourquoi l'intégration sociale dépend de la « capacité à être acteur » ; elle dépend également de la capacité des professionnels à accompagner la personne pour qu’elle devienne auteur de sa propre vie.
Nous pouvons alors nous poser la question suivante: est-ce que nous, professionnels, ou nous, citoyens, donnons droit aux personnes souffrant d’une maladie mentale à l'espace social qui est une propriété collective ?
En tant que spécialistes ou en tant que personnes, il est nécessaire de modifier notre rôle, notre vision qui trop souvent étiquette et catalogue la différence.
Le regard porté sur Jean-Pierre l’a handicapé pour 43 ans de sa vie…
Il nous faut essayer d'aider à vivre au sens le plus large. Il est vrai que nous n'aimons pas être interrogés à partir de nos failles.
Mais si nous désirons être source de progression et de changement, nous devons affirmer dans nos valeurs et nos conceptions le droit - pour toutes les personnes handicapées, psychiatrisées - au choix, au travail, à l'existence sociale, à la beauté et au plaisir. Nous devons également écouter passionnément les personnes exclues, car en tant que professionnels et spécialistes, nous n’avons aucun droit d'intervention dans la gestion des destinées des personnes dites psychiatrisées. Nous devons nous rappeler constamment que les « mots ne sont pas neutres », qu'ils atteignent les personnes dites malades, handicapées, et surtout qu'ils les identifient. Il nous faut essayer d'être des opérateurs sociaux qui permettent à des personnes d'exister et de s’intégrer, mais pas de n’importe quelle manière, dans le respect de la diversité des expériences humaines.
Constamment, nous devons remettre en question les logiques institutionnelles, et souvent les personnes les mieux placées sont les exclus.
Cela ne veut pas dire interdire « le droit aux soins », mais pouvoir se remettre en cause en permanence, remettre en cause les personnes et les institutions qui interviennent dans les destinées humaines. Mais si une telle mise en cause est nécessaire, nous devons également trouver des moyens de nous régénérer et de construire de nouveaux projets.
La question qui se pose est donc celle de la liberté, au sens le plus large, le plus profond, au sens de l'accès au patrimoine social, de l'activité créatrice et de la participation sociale effective.
La liberté est thérapeutique…. (écrit sur le mur d’un hôpital psychiatrique)
En effet, c'est dans ce champ-là que se structurent les inégalités, comme autant de situations de limitation de la liberté. Ainsi la ségrégation est le miroir institutionnalisé des distinctions.
Le « ghetto des psychiatrisés » est aussi frappé par ces distinctions qui « entretiennent une idéologie de la norme derrière laquelle se camouflent et opèrent les normes adaptatives et productives ».
Par là même la vie collective est également privée de la diversité enrichissante et dynamique des présences, des expériences et des regards. Elle aboutit à une société normalisée, dédramatisée, qui érige des clivages sociaux et appauvrit toute vie relationnelle, toute base démocratique profonde de la vie sociale. Elle isole et stérilise les solidarités et l'innovation sociale.
Si nous espérons changer cette situation, nous devons à tout prix amener à la conscience de chacun que si un « malade » est inactif et qu'il ne fait que recevoir, il restera malade.
Il me semble nécessaire que nous nous engagions dans des pratiques nouvelles, en écoutant les paroles novatrices des personnes qui peuvent nous la donner et que nous excluons.
D’autres éléments sont importants : notre utopie et notre passion sont « des dispositions nécessaires, tant les résistances et l'intolérance sont profondément inscrites dans les moeurs et les convictions ».
Cette utopie doit donner à chaque personne « tous les droits et tous les possibles, car c'est la seule démarche envisageable qui mettra en échec les fantasmes d’homicide».
Comme le dit J. Vanier : « L'homme a une soif insatiable de l'illimité, du non fini. L'homme se meurt vite dans les sillons des habitudes. Il a toujours besoin de neuf. Ces soifs l'incitent continuellement à évoluer, à progresser, à expérimenter dans tous les domaines… L’homme a soif de liberté, de vivre sans contrainte extérieure mais qui est surtout intérieure dans l'épanouissement des énergies d'amour, d'intelligence et de vie. »
C'est ce qui, par mon expérience, me pousse à croire en ce que j’ai essayé de réaliser, en ce que j’ai tenté, en toute humilité, d’oser avec des personnes dites psychiatrisées. Car le besoin de vivre existe en elles encore plus profondément parfois qu’en nous-mêmes. Ce besoin se traduit par une soif d'être libres et indépendantes, par le désir de changer, d'évoluer, de créer, de s'orienter vers la société et en même temps d'être reconnues par les autres pour ce qu'elles sont et ce qu'elles font. Ces personnes dites malades refusent d'être emprisonnées, limitées, comme tout un chacun du reste, et surtout elles refusent d'être enfermées. Les besoins de vie, d'action et de création sont présents en elles. Mais avec une étiquette collée sur leur dos, comment peuvent-elles oser quoi que ce soit, si elles n'ont pas le sentiment intense d'être comprises ?
Comme tout être humain, elles ont besoin de s'exprimer, de dire, même s’il est vrai que leur mode d'expression n'est pas toujours dans les normes et que la présence réelle d'un interlocuteur est souvent indispensable pour ne pas tomber dans la tristesse ou la violence.
Il y a dans chaque être humain la soif du risque.
« Tous nous avons un goût du risque et le jour où nous ne risquons plus, il y a un petit quelque chose qui est mort en nous. »
Parfois le risque est pris, mais c'est ce qui s’en suit qui fait peur : l'engagement. Et il est vrai aussi que la prise de risque ne peut s’accomplir que si le besoin de sécurité qui est en nous est comblé.
Je pense que ces différents éléments existent chez les personnes handicapées/psychiatrisées, bien que trop souvent ils soient encore cachés par une vie inanimée, donc sans avenir. Pour elles, la réalité ne fait, trop souvent, plus partie du présent, car le réel est enfermé.
Il nous reste alors à retrouver ce goût du possible au travers d'une recherche et d'une action.
Ainsi, si nous ne voulons pas oblitérer les personnes psychiatrisées/handicapées, la seule bonne volonté ne suffit pas ou s'épuise vite.
C'est là qu'intervient un autre axe de ma réflexion.
En effet, le psychosociologue et le praticien que je suis m’offrent un domaine particulier d'intervention et de recherche qui touche à l'interaction entre les processus sociaux et psychologiques au niveau des conduites concrètes ; interaction entre des personnes, des groupes et la société, ceci dans le cadre de la vie quotidienne et au sein de la communauté. Et faire la jonction entre l'approche objective et celle du vécu subjectif au niveau des personnes en présences.
Dans cette réalité éducationnelle complexe, et pour situer ces différents aspects les uns par rapport aux autres, je fais appel à un modèle d'intelligibilité qui propose de travailler sur 7 perspectives.
En effet, au cours de ma pratique professionnelle à Trajets, et en fonction de ses particularités et de mes interrogations, il me semblait nécessaire et important de disposer d'un cadre de référence théorique utile pour l'élaboration et la réflexion sur notre pratique.
Dans tout ensemble humain structuré et plus ou moins organisé, on peut repérer ou distinguer 7 niveaux selon lesquels la réalité peut être analysée :
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le premier niveau, centré sur la personne, relève d'une approche résolument psychologique. Pour nous, c'est la connaissance de soi et l'interrogation sur les caractéristiques personnelles des individus, quelles que soient leurs aptitudes, capacités, qualités, forces, tendances et motivations, leur style personnel, leurs dominantes caractérielles, les avatars de leur personnalité et bien entendu les incidences de ces caractéristiques sur le fonctionnement de l'ensemble ; |
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le second niveau, centré sur les interrelations, nous fait découvrir qu'au lieu (comme dans le niveau précédent) d'être envisagées en elles-mêmes et considérées seulement dans leur dynamique interne, les personnes sont inévitablement situées les unes par rapport aux autres, c'est-à-dire en relation ; |
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le troisième niveau est centré sur le groupe et la communauté. Dans le groupe et la communauté, la notion de pouvoir et la disponibilité pour le changement sont mieux réparties que dans les perspectives précédentes. Des fonctions devront être assumées, des disfonctionnements se produiront. Il y aura des tensions, des inhibitions, des actions de freinage ou de facilitation, des clivages, des sous-groupes, des conflits de leadership, et la possibilité de vivre des rôles sociaux valorisés etc. ; |
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le quatrième niveau est centré sur l'organisation. Ce niveau est celui où une rationalité consciente va se substituer aux mouvements naturels des choses pour en faciliter l'intelligibilité, éventuellement dans la perspective d'une mise en action, et pour en optimiser le cours. Sur le plan de la communication, ce niveau sera plus orienté vers les processus, les procédures et la topologie (réseaux) des communications, que sur l'importance des attitudes ; |
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le cinquième niveau, centré sur l'institution, nous fait prendre en considération ce qu'il peut y avoir d'institutionnalisé au sein de l'organisation elle-même, et d'autre part il tente de décrire et d'expliquer les rapports entre cette organisation et son environnement; |
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le sixième niveau est centré sur l’« espace social ». C'est le lieu de la politique et des pouvoirs, dans les rapports qu'entretiennent les institutions les unes avec les autres dans une société donnée. C'est l'approche plus globale de la collectivité en tant qu'organisation communautaire complexe ; |
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le septième niveau recouvre un autre aspect de la réalité qui n'est pas explicitement contenu dans les précédents, il est centré sur « le sens ». Nous désignons par là cette sorte d'élaboration intérieure des valeurs, des interrogations, de la pensée, de la réflexion, de la critique, qui va conduire chaque personne à chercher à donner sens à sa vie et à tendre à se situer dans une recherche d'ordre philosophique ou spirituelle. |
C’est ainsi que j’ai offert la possibilité à Jean-Pierre de rencontrer mon ami Amédée, moine cistercien et consultant de Trajets, qui a écrit le livre « Le Moine et le psychiatre ». Ces rencontres ont été décisives pour Jean-Pierre ; elle lui ont permis de travailler avec un tiers la question du sens qu’il voulait donner à sa vie.
Ainsi, ce qui m’est apparu au travers de mon travail, c'est que, parmi ces divers niveaux, les praticiens de l'éducation ou d'autres formes d'actions sont ordinairement enclins à ne prendre en considération que deux ou trois d'entre eux et à négliger les autres, quand ils ne se raccrochent pas à un seul, pour nier parfois la réalité des autres ou pour les lui subordonner.
Bien souvent les niveaux pris en considération sont : celui des personnes, de ses maux, de ses manques, celui de l'interrelation, et toujours celui de l'organisation.
Il me paraît nécessaire de mieux voir que la personne ne peut être elle-même, en tant que personne autonome, que dans la mesure où elle a pris conscience, par le biais d'une tâche, ou plus généralement de l'action, du problème de ses interactions, de ses appartenances ou de ses affiliations nécessaires.
Il s'agit bien de pouvoir se situer dans ces différents niveaux en en maintenant la synthèse permanente au sein d'un mouvement continuel.
J’ai toujours cherché à utiliser et à actualiser ces éléments d'ordre psychosociologique et systémique dans une pratique, à travers des méthodes d'animation, le travail avec des groupes ou avec la communauté (au sens le plus large) et dans toute autre forme d'action.
Mon objectif est de favoriser des apprentissages et des changements au sein des différents niveaux que j’ai essayé de décrire. Ceci m’a conduit - avec les usagers - dans des situations de recherche et d'expérience, d'action et d'analyse.
Il me paraît capital d'essayer d'unir constamment réflexion et application lors de nos interventions dans une interaction dialectique.
Je voudrais tendre à ce que cette démarche soit effectuée de manière aussi systématique que possible, pour que notre approche pédagogique prenne un sens et pour qu'elle puisse libérer ou susciter des forces jusque-là inexistantes, en vue d'un changement.
L'éducation suppose une relation inévitable dont il reste à espérer qu'elle soit aussi saine que possible et jamais indifférente. Elle est de part et d'autre un engagement, en vue d'un objectif. Si nous voulons que les personnes psychiatrisées/handicapées puissent construire leur devenir, notre fonction devrait être de « faire être », ou mieux, d'accompagner pour que la personne puisse « être plus ».
C'est là qu'un certain nombre de méthodes et de moyens vont nous permettre de donner l'occasion à nos clients de mieux cerner des problématiques complexes.
La démarche andragogique que nous réalisons quotidiennement à Trajets, en tant qu'institution, nous voulons la faire partager aux clients. Chaque espace que nous avons ouvert, qu'il concerne les domaines des loisirs, du travail, de la vie collective, de la participation à la vie institutionnelle ou sociale, est là comme un champ d'expériences pour comprendre et réaliser un ou plusieurs des sept niveaux évoqués.
En utilisant ces différents champs d'expériences, chaque personne peut, selon ses besoins et ses moyens, entrer dans une démarche où petit à petit elle amorcera un processus de changement et mettra en place son projet de vie. Elle pourra redevenir auteur d'un itinéraire qu'elle aura choisi pour aller de l’avant.
Le travailleur psychosocial sera, avec le client, la mémoire de ce bout d'histoire, de cette étape parcourue. Il sera également le garant des objectifs et des moyens fixés à court, moyen ou long terme. Il permettra à la personne d'évaluer le chemin, le trajet parcouru, de le situer dans son histoire personnelle et d'en découvrir le sens.
Trajets c’est :
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tenter de répondre aux demandes de soutien que lui adressent des personnes qui, en raison d’un handicap ou de difficultés psychologiques et psychiatriques, se retrouvent à l’écart de toute vie sociale, souvent dans des conditions intolérables ; |
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permettre de créer ou recréer des réseaux politiques, économiques et sociaux, pour que chaque personne puisse jouir des habitudes et des conditions de vie aussi proches que possible de celles de l’ensemble de la population ; |
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la recherche d’une collaboration entre tous les acteurs en présence, dans un esprit de reconnaissance du potentiel de chacun ; |
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la volonté d’éviter ou de prévenir au maximum des phénomènes de stigmatisation et d’exclusion. |
Pour ce faire, Trajets développe des moyens concrets, touchant à tous les domaines de la vie quotidienne et sociale tels que :
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l’accueil et l’accompagnement psychosocial : écoute, conseil, projet individualisé, médiation sociale, aide en situation de crise… ; |
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l’habitat : appartements individuels, collectifs, résidence communautaire... ; |
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les activités : le travail dans des entreprises professionnelles, comme les plantes aquatiques, le maraîchage, l’horticulture, le paysagisme, l’imprimerie, la reprographie, la restauration, la blanchisserie, les activités créatrices, la messagerie, les éditions, le secrétariat et les travaux de bureau... des entreprises sociales qui donnent la possibilité à des personnes vivant avec des difficultés psychiatriques d’offrir leurs compétences et leurs qualités à la communauté au travers d’un travail valorisant ; |
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les loisirs et la culture : séjours de vacances, sorties de fin de semaine, voyages, activités récréatives et sportives, soirées, rencontres, activités culturelles et artistiques... ; |
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la formation, la recherche et l’évaluation. |
Trajets offre :
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une confrontation progressive à la réalité du quotidien, avec l’appui de travailleurs psychosociaux et de professionnels de l’entreprise ; |
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des terrains d’expérience et d’apprentissage ; |
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un projet personnalisé, individualisé. |
Contrairement aux apparences, l’avenir du dialogue entre personnes handicapées/psychiatrisées et non handicapées est encore à construire dans nos sociétés dites démocratiques.
Avant tout, nous devons d’une part condamner sans appel l’exclusion des personnes handicapées/psychiatrisées, et d’autre part nous devons dissuader lesdites personnes, ainsi que leurs proches, de se poser en victimes de préjugés et de se croire rejetées. Se libérer de ces tristes alternatives est crucial; nous pouvons nous astreindre à l’autocritique et cesser de rejeter la faute sur l’autre.
Les faits de la vie quotidienne rapportés par les médias illustrent bien l’isolement, la ségrégation et l’enfermement dont souffrent les personnes psychiatrisées au sein de notre communauté, et ce malgré les moyens mis en oeuvre.
Les discours sur la participation citoyenne des personnes handicapées/psychiatrisées ne concernent encore qu’une minorité de celles-ci; elles restent encore trop souvent en marge, socialement et culturellement. Avec l’expérience, nous visualisons bien les fractures, la méfiance et les ghettos.
Dans de telles situations, la tentation est grande pour les personnes psychiatrisées, leurs proches et les professionnels qui les accompagnent, de s’isoler encore davantage. Or, chaque être humain devrait faire exactement le contraire.
C’est maintenant, et sans plus attendre, qu’il faut promouvoir l’intégration sociale. Cette oeuvre éducative demande d’être présents, de s’exprimer, d’expliquer et de faire la démonstration de l’intégration, de ses valeurs sous-jacentes, ses principes, ses exigences et ses apports à une communauté qui dit rechercher la justice et la paix.
Plus que jamais, il s’agit de s’extraire des logiques binaires pour engager un dialogue entre les personnes handicapées/psychiatrisées et le reste de la communauté. Le respect des différences, des singularités est un élément fondateur de la justice sociale.
Aujourd’hui, une citoyenneté responsable passe par le refus de toutes les formes d’exclusion et demande de dénoncer les méthodes et moyens employés.
Cette démarche nécessite l’engagement de chacun. Elle implique le risque de dénoncer et de se démarquer de discours et d’actions qui légitiment l’enfermement et la non-intégration sociale.
Nous avons besoin d’un vrai dialogue transdisciplinaire, intracommunautaire qui favorise l’esprit critique et la culture du dialogue qui, dans ce domaine, s’est appauvri.
L’éthique de la citoyenneté doit nous pousser à interpeller nos proches, nos voisins, nos responsables politiques et administratifs, pour les inciter à soutenir les principes de l’intégration sociale et à encourager le pluralisme des moyens mis en oeuvre.
Avec force et détermination, Trajets continue à lutter pour réussir l’intégration sociale des personnes dévalorisées, en les faisant participer à la vie de notre société plurielle et ceci au prix d’efforts continus et concertés.
Vivre en s’ignorant provoque toujours plus de difficultés. Si nous voulons vivre ensemble harmonieusement, il devient urgent de transformer nos comportements et de dépasser les jugements superficiels.
Notre société change et chacun peut trouver sa place et son intérêt en faisant l’effort de découvrir et de mieux connaître son voisin.
Lorsque l’on parle des personnes handicapées/psychiatrisées, il est nécessaire d’abandonner les caricatures et la stigmatisation.
Poursuivons le travail commencé ; élargissons la brèche fraîchement ouverte par ceux et celles qui relèvent quotidiennement le défi du « vivre ensemble ».
Construisons alors des espaces de parole, d’engagements communs qui favorisent l’échange et l’enrichissement mutuels dans la vie de tous les jours et qui ne privent ni les personnes « handicapées », ni la communauté des richesses des uns et des autres.
Sortons de nos ghettos socioculturels et intellectuels ; apprenons à nous approcher de l’autre – de la personne handicapée/psychiatrisée, qui vit des situations complexes. Respectons sa différence, sa singularité et ne transigeons jamais sur les principes fondamentaux de l’égalité des droits. Car ces solidarités, capables de développer une dynamique de collaboration, de réseaux qui s’interpénètrent, capables d’établir une correspondance entre les besoins des personnes handicapées/psychiatrisées et la communauté, ne peuvent exister que si le projet social est partagé par l’ensemble des politiques, des décideurs et des intervenants du domaine de la santé mentale et du handicap.
Travailler pour vaincre l’exclusion sociale représente donc un défi; c’est un projet social et pas uniquement un projet lié à chaque individu.
L’intégration sociale est pour Trajets l’affaire de tout un chacun.
Une difficulté psychiatrique n’est pas en soi humiliante ; mais elle contraint l’individu à accepter, pour survivre, de multiples violences dégradantes ; elle oblige à supporter des lieux de travail protégés et peu qualifiants ; elle condamne à demander de l’assistance ; elle induit un rapport de dépendance vis-à-vis des institutions... autant de situations propices à la stigmatisation, à l’invalidation et à l’avilissement.
Il devient alors nécessaire, pour les institutions et les professionnels, d’agir au plus vite avec les personnes pour un changement radical des mentalités.
Prendre des risques est pour moi une nécessité.
Le plus grand des dangers, c’est de ne pas oser, d’être enchaîné dans ses certitudes comme un esclave.
Seul celui qui ose risquer est vraiment libre. Et dans la liberté il y a un amour possible, il y a échange, donc relation qui peut suggérer le changement, donc la vie. Et être vivant, c’est oser lâcher prise .
Ainsi nous pouvons espérer que, dans le domaine qui nous intéresse, l’espérance est possible, elle est de mise.... non pas de façon aveugle, mais comme le dit le DALAÏ-LAMA : « Certains regardent la vase au fond de l’étang et d’autres contemplent la fleur de lotus à la surface de l’eau. »
Il s’agit d’un choix.
Cette expérience commune doit nous inviter à apprendre comment réfléchir ensemble pour construire un futur dans lequel les notions d’humanité, de qualité, de confiance, d’efficacité dans la réponse aux besoins, mais aussi d’efficacité économique, cohabiteront enfin et cesseront de s’opposer.
Rendre la dignité à ceux qui souffrent et qui sont les clients des institutions, c’est aussi leur proposer un rôle social, répondant à une véritable utilité et donnant droit à des activités reconnues.
Je voudrais encore rappeler que la notion même de « handicap » a évolué et continue d’évoluer, et réaffirmer que les réponses d’une société qui se veut moderne et se dit solidaire doivent s’envisager globalement et ne peuvent en aucun cas passer par l’abandon sur le bord du chemin de ses citoyens les plus fragiles et les plus démunis.
Je souhaite dire, enfin, qu’il y a urgence à interpeller tous les partenaires concernés par ce qui nous apparaît comme un véritable défi, en même temps qu’un devoir essentiel ; qu’il s’agisse des partenaires politiques, économiques ou administratifs, des institutions publiques ou privées, nous devons nous unir pour poursuivre l’innovation dans le domaine de la lutte contre l’exclusion des personnes psychiatrisées et faire en sorte que, comme le dit Albert Jacquard : « Le seul objectif digne de notre espèce est de réaliser un peu plus d’égalité entre les Terriens et de donner, à chacun d’eux, la possibilité de se créer un destin. »
Je souhaiterais, pour ne pas conclure, dire:
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faire que l’institution soit au service de l’usager et non là pour répondre aux besoins des professionnels et des différentes instances ; |
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impliquer et responsabiliser la personne psychiatrisée et ses proches au sein de ses projets ; |
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s’interroger sur les pratiques actuelles d’accompagnement ; |
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s’interroger sur les modèles utilisés, consciemment ou non, tant en ce qui concerne l’approche de la personne psychiatrisée, de sa place au sein de la communauté et le type de réponse apportée à ses besoins ; |
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s’interroger sur les notions de désir et de plaisir ; |
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s’interroger sur les motivations de chacun et la part qu’il est prêt à prendre dans une réflexion et dans une action pour favoriser l’intégration sociale ; |
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s’interroger sur les valeurs, les finalités, la mission des institutions et donc sur celles de l’action de chacun de ses acteurs ; |
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rendre cohérent le système entre sens, relations et organisations ; |
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contribuer à l’exploration du champ des possibles en montrant ce qui peut s’accomplir en innovant; |
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ré-inventer l’institution au quotidien. |
L’intégration sociale ne doit plus être un défi pour les personnes psychiatrisées, mais une réalité.
Alain Dupont




